mercredi 1 octobre 2014

La Course Au Mouton Sauvage - Murakumi Haruki

Hitsuji wo meguru bōken
Traduction : Patrick de Voos


Terminé aujourd'hui "La course au mouton sauvage" dont on peut se demander, par une réflexion de l'Homme en Noir un peu avant l'épilogue, s'il ne serait pas plus exact de l'appeler : "La sauvage course au mouton."

Et c'est un livre pas-sion-nant ! Une petite merveille de récit à la fois insolite et initiatique qui, à partir du début de la "course", flirte carrément avec le fantastique. Mais un fantastique diffus, fidèle à une certaine tradition japonaise, un fantastique poétique et doux, avec des pointes de cruauté mélancolique.

Tout bien sûr débute de façon banale avec un narrateur de 36 ans qui vient de divorcer et qui traîne à Tôkyô une existence de publicitaire aisé mais désabusé. On peut croire longtemps à une histoire d'amour un peu semblable à celle de "La Ballade ..." jusqu'au moment où notre narrateur se voit convoqué par l'Homme en Noir, mi-conseiller politique, mi-yakusa, dévoué secrétaire du Maître, ponte moribond de l'Extrême-droite japonaise.

Avant de prendre son envol vers les hautes sphères du pouvoir, à la fin des années 30, le Maître n'était qu'un jeune homme tout à fait banal. Mais, à partir de l'an 1937, il s'est mué en un leader incontesté et incontestable. Pourquoi ? La réponse est toute simple : parce qu'un mouton - pas n'importe quel mouton, bien sûr - s'est emparé de son esprit. Mais le corps du Maître étant arrivé sur la fin, le mouton-parasite vient de le quitter, en quête d'un nouvel hôte. Et ce que l'Homme en Noir exige du narrateur - pour certaines raisons que je vous laisse découvrir - c'est qu'il déniche ce fameux mouton - et éventuellement le nouveau corps qu'il a choisi.

Comme le fait lui-même remarquer le narrateur lors de son entretien avec l'Homme en Noir, l'histoire est complètement absurde et pourtant, quelque chose fait qu'on la sent authentique ...

Autant parce qu'on lui force la main que parce qu'il est lui-même taraudé par la curiosité, notre héros accepte donc la "mission" dont on veut à tous prix le charger. Et il part en quête, accompagné par sa girl friend, une jeune femme aux oreilles d'une beauté délicate qui, en parallèle de ses activités de correctrice pour une obscure maison d'édition et pour une agence de mannequins spécialisée dans les photos ... d'oreilles, travaille aussi comme escort-girl.

En sortiront-ils indemmes ? Physiquement, oui. Moralement, c'est autre chose.


Quoi qu'il en soit, à l'image d'une bonbonnière japonaise dont on se demande en vain pourquoi on n'accepterait sous aucun prétexte de se séparer d'elle, ce livre a quelque chose d'exquis et même d'envoûtant. Aux antipodes de "La Ballade ..." (qui m'avait laissée un peu sur ma faim ...), il laisse présager chez son auteur une grande faculté de renouvellement, qualité à mon avis trop rare dans le roman actuel. N'hésitez donc pas à vous faire votre propre idée sur la question : lisez "La Course au mouton sauvage" ! Wink

La Ballade de l'Impossible - Murakami Haruki

Noruwei no mori
Traduction : Rose-Marie Makino-Fayolle


Terminé hier un roman étrange et un peu flottant : "La Ballade de l'Impossible."

Pourquoi "flottant" ? Non en raison d'imprécisions dans l'intrigue ou dans le style, bien au contraire. Mais parce que j'ai eu l'impression, en le lisant, de flotter quelque part, au Japon bien sûr, mais surtout dans la sensibilité quasi féminine d'un homme. C'est aussi une sorte de roman initiatique amoureux.

A l'issue d'un voyage en avion où il a entendu diffuser "Norvegian Woods", des Beatles, son héros, Watanabe, âgé de trente-sept ans à l'ouverture du roman, entreprend de revenir sur ses années universitaires, de 1968 à 1970. Ce faisant, il va évoquer le suicide (inexpliqué) de son meilleur ami, Kizuki ; la liaison très particulière qui va l'unir avec Naoko, l'ex-petite amie de Kizuki ; sa rencontre enfin avec Midori, la seule femme je crois de cette histoire qui ne soit pas hantée par l'idée de la Mort et du suicide - ou plutôt qui les aborde comme ils devraient l'être : comme une simple continuation de la vie.
On parle souvent du nombre de suicides au Japon et le livre est littéralement habité par ce phénomène - avec la folie, inexplicable et génétique, en toile de fond.

C'est le premier Murakami que je lis et je trouve cet auteur très particulier. Tout d'abord en raison de sa finesse d'analyse. Puis en raison de son rythme, un rythme lent, rêveur, poétique, qui prend son temps, à dix mille lieues du roman habituel. Je sors de cette "Ballade" comme si je sortais d'un paysage japonais moyen-âgeux revu et corrigé par le réalisateur de "Ring." Je précise cependant qu'il n'y a pas de fantastique à proprement parler dans ce roman même si l'adolescente de 13 ans qui séduit le personnage de Reiko m'a évoqué l'héroïne maléfique de ce film d'horreur.

On aime ou on n'aime pas. Personnellement, j'ai aimé et je suis assez curieuse de connaître de relire cet auteur qui n'est cependant pas à recommander aux amateurs de romans d'action et chez qui l'on retrouve ce goût pour l'introspection que manifestèrent avant lui Yukio Mishima et Ishiguro.

Murakami Haruki

12 janvier 1949, Kyôto (Japon) : naissance de Murakami Haruki, nouvelliste & romancier.

Fils d'enseignant, il s'inscrit, après ses études secondaires, à l'Université de Waseda, section Arts théâtraux. Après l'obtention de son diplôme, il tente de devenir scénariste tout en assurant le quotidien en gérant un bar de jazz à Tôkyô.

En 1979, son premier roman, "Ecoute le chant du vent", qui doit beaucoup à son expérience de la vie nocturne tôkyôïte, sort au Japon et reçoit le prix Gunzo.

Le succès s'installe définitivement dans sa vie avec, trois ans plus tard, "La Course Au Mouton Sauvage", où se mêlent onirisme et réalisme, le tout mâtiné de fantastique.

La relative aisance financière ainsi acquise lui permet de prendre son temps pour visiter l'Europe (avec d'importantes escales en Italie et en Grèce) et les USA. Il enseignera même un temps la littérature japonaise à l'Université de Princeton.

En 1995, il revient vivre au Japon et rédige une suite de nouvelles regroupées dans "Après le Tremblement de Terre" et inspirées à la fois par l'attentat au gaz sarin de la secte Aum et par le tremblement de terre de Kobé.

Parmi ses livres les plus célèbres, on n'oubliera pas de citer "La Ballade de l'Impossible", dont le thème central est le suicide, thème bien connu dans l'empire nippon, "Chroniques de l'Oiseau à Ressort" qui, sans renier la veine fantastique, fait une plus large part à l'Histoire japonaise, "Kafka sur le Rivage" bien sûr et, en 2004, "Le Passage de la Nuit", qui imagine un cosmos ne servant en fait que de prison pour l'homme.

Aussi influencé par l'Occident (ce qui explique en partie son succès international) que par l'Orient, Murakami Haruki forge, à travers romans et nouvelles, un univers dominé par la mélancolie et un fantastique s'appuyant sur un réalisme qui, brusquement, sans sommation d'aucune sorte, se met à dérailler insidieusement. (En ce sens, il est très proche des Surréalistes.) Il y a, chez cet auteur, quelque chose de profondément désenchanté et angoissé qui ne peut que frapper le lecteur, à quelque culture qu'il appartienne. Ce qui ne signifie pas pour autant que l'oeuvre de Murakami Haruki soit dépourvue d'humour, bien au contraire : il suffit de lire "La Course au Mouton Sauvage" pour s'en rendre compte.


Signalons que l'auteur japonais est également un grand traducteur d'écrivains anglo-saxons parmi lesquels Scott Fitzgerald, John Irving et Raymond Carver.

Le Lierre de Yoshino - Tanizaki Jun'ichirô

Yoshino Kuzu
Traduction : René de Ceccatty & Ryôji Nakamura
Extraits

Personnages

Publié dans cette édition avec "La Vie Secrète du Seigneur de Musashi", ce second récit tient plus de la nouvelle que du roman. On regrettera que l'auteur n'ait pas jugé bon d'expliquer un tant soit peu son projet dans une préface - contrairement à ce qu'il a fait pour "La Vie Secrète ..." - car "Le Lierre de Yoshino" laissera à plus d'un lecteur occidental l'impression d'un texte inachevé et encombré de longueurs.

Déjà, il faut savoir qu'il est d'usage, dans la littérature japonaise, d'accumuler, dans le plus pur style chinois, les allusions littéraires propres à ravir le lettré. Nous l'avons vu dans "Le Coupeur de Roseaux" comme dans "Le Pont Flottant des Songes", c'est, pour Tanizaki, une véritable habitude et presque un rituel.

Amoureux de son pays et de ses paysages, Tanizaki s'est complu à visiter le Japon en long et en large, s'imprégnant de ses atmosphères, de ses coutumes, de ses accents différents, et s'attachant à rendre tout cela dans ses écrits. La traduction ne permet pas bien entendu de restituer l'accent d'Ôsaka, qui s'oppose à celui de Tôkyô et nous y perdons sans doute beaucoup mais tout vaut mieux que ces approximations curieuses - et qui vieillissent souvent si mal - qu'il nous arrive de rencontrer dans d'autres textes traduits de langues pourtant plus proches de la nôtre que le japonais. Cette autre façon de faire de Tanizaki explique pourquoi ses lecteurs occidentaux se plaignent si souvent de longueurs qui ne visent, en apparence, qu'à dépeindre des paysages et des coutumes.

Sur ces deux points, "Le Lierre de Yoshino" est un exemple parfait de l'art de Tanizaki.


A l'origine du "Lierre de Yoshino", se place l'idée d'un autre roman historique, ayant pour cadre la région de Yoshino, dans la province de Yamato, et, pour thème, les tensions entre la Cour du Nord, sur laquelle régnait l'empereur Go-Kamatsu, et la Cour du Sud, dominée par Go-Kameyama. Ce dernier tenait sa cour dans la région de Yoshino et le pays regorge de souvenirs de cette époque - le XIVème siècle, pour être précis. Tanizaki évoque également, dès le premier chapitre, la figure du Roi Jiten, qui reprit en quelque sorte le flambeau de la Cour du Sud, au XVème siècle. Quoi qu'il en soit, le projet ne fut jamais mené à son terme.

Dans "Le Lierre de Yoshino" en effet, c'est un destin personnel, celui de la famille de Tsumura, ancien condisciple du narrateur à l'Université de Tôkyô, qui va prendre le pas sur l'argument historique. Tsumura, ayant eu vent des recherches effectuées par le narrateur pour son futur ouvrage, l'invite à l'accompagner lors d'une visite qu'il doit faire chez de lointains parents, dans la région de Yoshino. Peu à peu, on apprend que Tsumura a perdu sa mère alors qu'il était très jeune et qu'il a appris, depuis quelques années, qu'elle avait travaillé comme apprentie dans une maison de geisha avant d'être adoptée par une famille honorable. Hanté par le destin de sa mère, Tsumura a décidé de retrouver sa famille et il vient de la découvrir, à Yoshino ...

Comme souvent chez Tanizaki, on retrouve le thème du petit garçon, puis de l'homme, à qui la mort trop précoce d'une mère vite idéalisée n'a pas permis de résoudre le complexe oedipien. Ce n'est pas un hasard si Tsumura finira par épouser une cousine germaine dont les traits rappellent ceux de sa mère. Qu'elle ait été élevée dans un milieu très rural et que lui soit un citadin et un lettré n'y changent rien : le fantasme prime. Tanizaki entremêle son histoire avec celle, bien connue au Japon, d'une mère-renarde dont la mère de Tsumura aimait à chanter les exploits lorsqu'elle jouait du koto - l'un des souvenirs les plus émouvants que son fils a conservé d'elle.

L'ensemble donne l'impression d'un bloc encore mal dégrossi, où l'on distingue les grandes lignes directrices mais qui, inexplicablement, demeure inachevé. Cà et là, quelques traits particulièrement soignés voisinent avec une masse de détails et de notations certes cohérents mais qui brouillent en fait la vision du lecteur. A ne réserver par conséquent qu'aux inconditionnels de Tanizaki.

Le Lierre de Yoshino - Tanizaki Jun'ichirô

Yoshino Kuzu
Traduction : René de Ceccatty & Ryôji Nakamura
Extraits

Personnages

Publié dans cette édition avec "La Vie Secrète du Seigneur de Musashi", ce second récit tient plus de la nouvelle que du roman. On regrettera que l'auteur n'ait pas jugé bon d'expliquer un tant soit peu son projet dans une préface - contrairement à ce qu'il a fait pour "La Vie Secrète ..." - car "Le Lierre de Yoshino" laissera à plus d'un lecteur occidental l'impression d'un texte inachevé et encombré de longueurs.

Déjà, il faut savoir qu'il est d'usage, dans la littérature japonaise, d'accumuler, dans le plus pur style chinois, les allusions littéraires propres à ravir le lettré. Nous l'avons vu dans "Le Coupeur de Roseaux" comme dans "Le Pont Flottant des Songes", c'est, pour Tanizaki, une véritable habitude et presque un rituel.

Amoureux de son pays et de ses paysages, Tanizaki s'est complu à visiter le Japon en long et en large, s'imprégnant de ses atmosphères, de ses coutumes, de ses accents différents, et s'attachant à rendre tout cela dans ses écrits. La traduction ne permet pas bien entendu de restituer l'accent d'Ôsaka, qui s'oppose à celui de Tôkyô et nous y perdons sans doute beaucoup mais tout vaut mieux que ces approximations curieuses - et qui vieillissent souvent si mal - qu'il nous arrive de rencontrer dans d'autres textes traduits de langues pourtant plus proches de la nôtre que le japonais. Cette autre façon de faire de Tanizaki explique pourquoi ses lecteurs occidentaux se plaignent si souvent de longueurs qui ne visent, en apparence, qu'à dépeindre des paysages et des coutumes.

Sur ces deux points, "Le Lierre de Yoshino" est un exemple parfait de l'art de Tanizaki.


A l'origine du "Lierre de Yoshino", se place l'idée d'un autre roman historique, ayant pour cadre la région de Yoshino, dans la province de Yamato, et, pour thème, les tensions entre la Cour du Nord, sur laquelle régnait l'empereur Go-Kamatsu, et la Cour du Sud, dominée par Go-Kameyama. Ce dernier tenait sa cour dans la région de Yoshino et le pays regorge de souvenirs de cette époque - le XIVème siècle, pour être précis. Tanizaki évoque également, dès le premier chapitre, la figure du Roi Jiten, qui reprit en quelque sorte le flambeau de la Cour du Sud, au XVème siècle. Quoi qu'il en soit, le projet ne fut jamais mené à son terme.

Dans "Le Lierre de Yoshino" en effet, c'est un destin personnel, celui de la famille de Tsumura, ancien condisciple du narrateur à l'Université de Tôkyô, qui va prendre le pas sur l'argument historique. Tsumura, ayant eu vent des recherches effectuées par le narrateur pour son futur ouvrage, l'invite à l'accompagner lors d'une visite qu'il doit faire chez de lointains parents, dans la région de Yoshino. Peu à peu, on apprend que Tsumura a perdu sa mère alors qu'il était très jeune et qu'il a appris, depuis quelques années, qu'elle avait travaillé comme apprentie dans une maison de geisha avant d'être adoptée par une famille honorable. Hanté par le destin de sa mère, Tsumura a décidé de retrouver sa famille et il vient de la découvrir, à Yoshino ...

Comme souvent chez Tanizaki, on retrouve le thème du petit garçon, puis de l'homme, à qui la mort trop précoce d'une mère vite idéalisée n'a pas permis de résoudre le complexe oedipien. Ce n'est pas un hasard si Tsumura finira par épouser une cousine germaine dont les traits rappellent ceux de sa mère. Qu'elle ait été élevée dans un milieu très rural et que lui soit un citadin et un lettré n'y changent rien : le fantasme prime. Tanizaki entremêle son histoire avec celle, bien connue au Japon, d'une mère-renarde dont la mère de Tsumura aimait à chanter les exploits lorsqu'elle jouait du koto - l'un des souvenirs les plus émouvants que son fils a conservé d'elle.

L'ensemble donne l'impression d'un bloc encore mal dégrossi, où l'on distingue les grandes lignes directrices mais qui, inexplicablement, demeure inachevé. Cà et là, quelques traits particulièrement soignés voisinent avec une masse de détails et de notations certes cohérents mais qui brouillent en fait la vision du lecteur. A ne réserver par conséquent qu'aux inconditionnels de Tanizaki.

La Vie Secrète du Seigneur de Musashi - Tanizaki Jun'ichirô

Bushûkô Iwa
Traduction : René de Ceccatty & Ryôji Nakamura
Notre Opinion

Personnages

Première rencontre du Seigneur de Musashi avec son obsession - il a treize ans :
Citation :
[...] ... [Les femmes] étaient au nombre de cinq. Trois d'entre elles avaient posé chacune une tête devant elles, aidées des deux autres. L'une des trois versa de l'eau chaude dans un baquet et lava [l'une des têtes], secondée par une assistante, après quoi elle posa la tête sur un plateau, qu'elle passa à sa voisine. La deuxième se mit à peigner la tête ; la troisième accrocha une étiquette à son tour. C'était dans cet ordre que leur travail se déroulait. A la fin, les têtes étaient alignées sur une longue planche de bois, derrière les trois femmes. Pour les empêcher de tomber, des clous dépassaient, sur lesquels les têtes étaient fichées.

Entre les trois femmes, deux lampes avaient été posées, qui éclairaient assez bien la pièce : comme il s'agissait d'une mansarde dont on touchait le plafond de la tête, Hôshimaru [nom porté par Terukatsu avant son entrée dans l'âge d'homme] pouvait englober d'un seul regard le spectacle. Il n'était pas choqué outre mesure par les têtes elles-mêmes, mais il éprouvait un mystérieux intérêt pour le contraste qui opposait les têtes et les trois femmes, car les doigts des mains qui manipulaient les têtes paraissaient étonnamment vifs, blancs, séduisants, par rapport à la couleur morte de la peau des têtes. Pour déplacer les têtes, elles formaient un chignon des cheveux qu'elles tiraient à plusieurs reprises : une tête d'homme était relativement lourde pour des mains de femmes et elles devaient enrouler les cheveux en plusieurs cercles autour de leurs poignets. Cela donnait à leurs mains une beauté singulière et un pouvoir de fascination envoûtant à leur visage qui, dans leur activité mécanique, était privé d'expression, froid comme une pierre, et laissait croire qu'elles n'éprouvaient rien, mais qui, par rapport à l'absence réelle de sensation des têtes, créait une impression tout autre. Pour les têtes de morts, l'impassibilité avait quelque chose de grotesque, alors que les visages étaient rendus sublimes par leur impassibilité même. Ces femmes, pour ne pas manquer de respect à des morts, ne traitaient jamais les têtes avec violence. Elles se comportaient avec les gestes les plus courtois, désuets, gracieux.

Pendant un moment, Hôshimaru s'abandonna à une imprévisible extase. Il ne devait se rendre compte que bien plus tard de quel type d'émotion il s'agissait là car, pour l'heure, il ne s'en doutait pas. Pour le jeune garçon qu'il était, il s'agissait d'un sentiment inouï, d'une excitation indéfinissable. En fait, lorsque la vieille lui avait adressé la parole pour la première fois, deux ou trois soirs plus tôt, ces trois femmes étaient déjà présentes et il se rappelait leurs visages, mais il n'avait alors rien éprouvé de particulier à leur égard. Et maintenant que ces mêmes "visages" se trouvaient face à ces têtes dans une même mansarde, ils le séduisaient singulièrement. Il observait les activités de ces trois femmes tour à tour. Celle qui était située le plus à droite accrochait une ficelle à une plaquette de bois et le nouait au chignon de la tête, mais si, par hasard, elle recevait une tête chauve, surnommée "tête de moine", elle perçait une oreille avec un poinçon et enfilait une ficelle dans le trou. L'aspect de la femme en train de percer l'oreille lui plaisait particulièrement. Mais la femme qui l'enivrait le plus était celle qui, assise au milieu, était chargée de laver les cheveux. C'était la plus jeune des trois, elle devait avoir seize ou dix-sept ans. Elle avait un visage rond et, malgré son inexpressivité, un grand naturel et du charme. Ce qui, en elle, attirait le plus le jeune garçon, c'était son léger sourire, qui se dessinait sur ses lèvres, de manière inconsciente, quand il lui arrivait de fixer la tête. A ce moment-là, une sorte de cruauté ingénue se lisait sur le visage de cette jeune fille. Les gestes de ses mains qui peignaient les cheveux étaient plus souples, plus gracieux que chez ses compagnes. De temps à autre, elle pressait sur une table un encensoir avec lequel elle parfumait les cheveux. Puis, après les avoir rassemblés, elle les nouait avec un fil de papier et elle tapotait le sommet de la tête avec l'arête du peigne, ce qui semblait obéir à un rite. Hôshimaru trouvait que son geste lui donnait une irrésistible beauté. ... [...]
 
Première vision de la "tête-de-femme" :

Citation :
[...] ... C'était la troisième nuit. Une fois qu'il fut arrivé dans la mansarde, Hôshimaru aperçut une étrange tête devant la jeune femme. Il s'agissait de la tête d'un guerrier de vingt-deux ou vingt-trois ans, mais curieusement, le nez manquait. Il n'avait pas des traits déplaisants, mais un teint très clair ; le devant du cuir chevelu avait été récemment rasé, et l'éclat noir de ses cheveux n'était pas moindre que celui de la chevelure de la jeune fille, qui l'avait floue dans le dos. Il avait dû être extraordinairement beau. Ses yeux et sa bouche étaient parfaitement dessinés et le contour de son visage avait une régularité remarquable qui, sous sa virilité, cachait une ligne gracieuse et, s'il y avait eu un nez raffiné au milieu de ce visage, la tête aurait ressemblé à celle d'une poupée signée par un artisan renommé. Mais pour une raison quelconque, le nez avait complètement disparu, sectionné par une lame tranchante, de la jointure des sourcils à la lèvre supérieure. S'il s'était agi d'un nez épaté à l'origine, son absence n'aurait pas semblé aussi ridicule mais, étant donné que ce visage sculptural au milieu duquel aurait dû se dresser une proéminence avait été mutilé de ce qui lui était essentiel, comme si on le lui avait arraché avec une spatule qui aurait laissé une plaie plate et rouge, cela conférait à cette tête un air plus bouffon que n'aurait eu un homme d'une ordinaire laideur. Après avoir peigné scrupuleusement les cheveux noir de jais de cette tête sans nez et après les avoir renoués, [la jeune fille] arborait son sourire coutumier en fixant le vide qu'avait laissé le nez au milieu du visage. Il est inutile de préciser que le garçon fut, comme d'habitude, fasciné par le sourire de la jeune fille mais l'émotion qu'il éprouva alors était plus forte que jamais : disons que le visage de la femme, tout illuminé par la joie et l'orgueil des vivants devant la tête mutilée du mort, incarnait la perfection de la beauté face à l'imperfection même. Ce n'était pas tout, car plus innocent et enfantin était son sourire, plus il pouvait paraître en ce moment empli d'ironique malice. Et cela ne fit qu'entraîner le tourbillon infini de l'imagination du garçon. Hôshimaru savait qu'il ne se repaîtrait jamais d'un tel spectacle et même, les images en faisaient naître d'autres, plus impatientes, conduisant son âme, à son insu, dans le doux pays des rêves. Il y vivait seul avec la femme ; il avait pris l'apparence de cette tête mutilée. Cette image le ravit et l'emplit d'un bonheur qu'il n'avait jamais connu. (...)

... l'appellation "tête-de-femme" venait de ce que, avec le nez seulement, il était impossible de distinguer s'il s'agissait d'un homme ou d'une femme et qu'en effet, une tête sans nez n'était guère attirante, mais qu'un guerrier capable de couper trois ou quatre têtes d'ennemis ne pouvant transporter autant de têtes en même temps, il sectionnait le nez à titre de preuve et, une fois le combat terminé, il allait rechercher le cadavre pour le décapiter. Mais cela n'était permis que dans les cas les plus extrêmes. Il était rare d'avoir affaire à des "têtes-de-femmes" et c'était la première dont [la jeune fille] se fut occupée jusque là ; le garçon ne put [lui] soutirer ces renseignements qu'au prix d'une grande persévérance.

- "Rien n'est plus obscur que le coeur d'un homme. Si, à cette occasion, je n'avais pas rencontré cette fille, et si je n'avais pas vu cette "tête-de-femme", je ne me serais pas abandonné à ces forfaits abominables. A bien y réfléchir, l'origine de la honte de ma vie tient à ce que le visage de cette fille s'est ancré depuis cette nuit en mon coeur pour ne jamais le quitter," dit [par la suite le Seigneur de Musashi au moine Dôami, son biographe.]

Il ajouta :

- "Mais je résolus de lui procurer une autre "tête-de-femme", afin de la revoir sourire, et comme cette idée accaparait mon âme et mon coeur furieux, je me faufilai en secret en pleine nuit dans le camp ennemi." ... [...]
 

La Vie Secrète du Seigneur de Musashi - Tanizaki Jun'ichirô

Bushûkô Iwa
Traduction : René de Ceccatty & Ryôji Nakamura
Extraits

Personnages

Une bonne part de l'oeuvre de Tanizaki pourrait se lire comme un livre des perversions sexuelles qui viserait parfois à l'encyclopédie. Rien à voir cependant avec "Les Cent-Vingt Jours de Sodome" de notre DAF national : c'est que, à la différence de Sade, Tanizaki n'a jamais été emprisonné - et pendant des années - seul à seul avec ses fantasmes les plus excessifs, il n'a jamais été contraint de se colleter avec la folie et la frustration auxquelles sa condition d'éternel prisonnier, d'une geôle ou d'un asile, accula l'auteur français. Et puis, bien sûr, les deux hommes venaient d'une culture différente : la chape de plomb de l'idéologie judéo-chrétienne et son contrepied, l'athéisme enragé et blasphématoire, n'ont pesé ni dans un sens, ni dans l'autre, sur la vie et l'oeuvre de l'écrivain japonais.

D'une complexité sinueuse qu'alourdira encore, aux yeux du lecteur occidental, surtout s'il est peu au fait de l'Histoire du Japon, le contexte historique du roman, "La Vie Secrète du Seigneur de Musashi" met en scène un aristocrate (non pas imaginaire, contrairement à ce qu'affirme la quatrième de couverture de l'édition Gallimard, mais qui, selon la courte préface de Tanizaki, aurait bel et bien existé) du XVIème siècle, contemporain vraisemblable - nulle date n'est indiquée avec précision - de l'époque Shengoku, ou "Ere des Provinces en guerre", qui s'étend du milieu du XVème siècle à la fin du XVIème.
Fils aîné d'un chef de guerre vaincu par le seigneur d'Ojika, le jeune Terukatsu est emmené en otage et mène, dans la château du vainqueur de son père, une vie plutôt confortable. Otage ou non, il reste le fils d'un haut personnage, qui plus est d'un guerrier, et doit être traité en conséquence. Le seigneur Ikkansaï lui donne d'ailleurs la même éducation qu'à son propre fils, Norishige. Et quand le château d'Ojika devient la cible d'une guerre menée par un autre seigneur en révolte, il n'est pas question que l'adolescent soit exposé à la fureur des assaillants. Il reste donc au coeur du palais, dans le dernier bastion, avec les autres otages d'Ojika, essentiellement des femmes et jeunes filles de bonne famille.

C'est à ces femmes que revient la tâche, chaque soir, de laver, peigner et étiqueter les têtes coupées des guerriers ennemis abattus. Ce qui apparaît au premier abord comme une corvée sanguinolente et répugnante s'accomplit en fait avec toute la majesté d'un rituel. Pas question pour ces femmes de maltraiter les têtes qu'on leur confie : maintenant qu'ils sont morts au combat, avant d'être des vaincus ou des trophées, ces objets sans corps sont avant tout des morts, qu'il faut traiter avec tout le respect nécessaire.

Pour distraire le jeune Terukatsu et surtout pour lui donner cet avant-goût du combat qu'on lui interdit si sévèrement, ce qui le frustre beaucoup, l'une des femmes emmène un soir l'enfant avec elle, dans le donjon. Spectacle et atmosphère ont de quoi frapper l'imagination d'un enfant comme celle d'un adulte : la lueur tremblotante des bougies, l'odeur du sang caillé montant dans les vapeurs de l'eau nécessaire à la toilette mortuaire, les effluves de l'huile parfumée et de l'encens utilisés pour oindre les chevelures repeignées et ces femmes, dont certaines sont si jeunes et si belles, en train de manipuler, avec précaution et comme avec tendresse, de leurs doigts blancs et fins, les têtes sans défense des guerriers morts au combat ...

Parmi celles-ci, de temps à autre, émerge ce que l'on nomme une "tête-de-femme", caractérisée par l'ablation du nez : le guerrier victorieux a coupé le nez du cadavre et l'a conservé par devers lui, un peu comme il l'aurait fait d'un scalp ou d'une paire d'oreilles, pour prouver le nombre d'ennemis abattus.

Tanizaki ne l'énonce pas ainsi mais c'est en voyant la plus jolie des jeunes filles présentes "s'occuper" de l'une de ces têtes au nez coupé que le jeune Terukatsu connaît sa première jouissance physique d'adolescent. A partir de cet instant, il lui deviendra impossible de dissocier la Mort, la passivité et la mutilation de l'excitation physique menant à l'épanouissement sexuel. Cette perversion inquiétante conditionnera sa vie d'adulte, que Tanizaki nous expose dans les deux autres tiers du roman, sur un fond de déchirements historiques absolument passionnant.

Même si "La Vie Secrète du Seigneur de Musashi" est tenue par certains pour une oeuvre mineure de son auteur, le lecteur y trouve l'une des réflexions les plus fines menées par Tanizaki sur la part d'ombre de la sexualité et sur la déchéance qu'elle est susceptible d'engendrer chez celui qui en souffre. Guerrier courageux, vassal intègre, homme sensible, Terukatsu se transforme en un monstre d'égoïsme et de ruse lorsque le tenaille le besoin de satisfaire son obsession. Ses pulsions font de lui l'initiateur diabolique du drame que vont vivre dans l'ordre chronologique, le seigneur Yakushiji, la fille de celui-ci, dame Kyôki, devenue l'épouse d'Ojika Norishige, c'est-à-dire du fils de celui qu'elle croit être celui qui a profané le cadavre de son père, et enfin Shôsetsu, la toute jeune épouse de Terukatsu.

Quand on parle de la transformation du Seigneur de Musashi en monstre, il n'est évidemment pas question d'une double personnalité dans le style Dr Jekyll et Mr Hyde. Jamais, au grand jamais, Terukatsu ne sera soupçonné - si ce n'est par sa femme, peut-être - d'être autre chose et d'avoir vécu autrement qu'un guerrier et un aristocrate. Cet homme est passé maître dans l'art de l'hypocrisie et de la manipulation, ce qui s'avèrerait tolérable et même bienvenu sur le seul plan politique ou s'il voulait préserver la vie des siens, mais qui devient inacceptable et indigne de son rang et de ses ancêtres dès lors qu'il les emploie à des fins strictement individuelles. Au-delà de l'obsession sado-masochiste de son héros, c'est la trahison d'un certain idéal de fidélité et de rigueur que nous dépeint Tanizaki. Trahison impardonnable mais dont, jusqu'au bout, on ne saura pas ce qu'en pensait le Seigneur de Musashi, ni même s'il en avait conscience.

Le Pont Flottant des Songes - Tanizaki Jun'ichirô (2)

Personnages Secondaires :

Docteur Katô:

Le médecin-traitant de la famille Otokuni.

Kajikawa Uetatsu :

Jardinier des Okotuni et père de Sawako.

La Famille Otokuni :

Vagues silhouettes n'apparaissant qu'à l'occasion des mariages et des cérémonies funèbres. Sur la fin, ses membres, scandalisés par les "rumeurs", ne se déplaceront pas pour le mariage de Tadasu et de Sawako.

Les domestiques des Otokuni :

On les devine plus qu'on ne les voit. Ils parlent aussi énormément ...

Le Pont Flottant des Songes - Tanizaki Jun'ichirô (1)

Yume no Ukihashi
Traduction : Jean-Jacques Tschudin
Notre Opinion

Extraits

Personnages Principaux :

Otokuni Tadasu :

Le Narrateur. Enfant unique, orphelin d'une mère très aimée à l'âge de cinq ans, élevé par un père doux mais profondément introverti et secret, il tente, autant qu'il le peut, de raconter l'étrange histoire de ses deux "mères." Mais, comme il l'écrit en toutes lettres aux deux tiers du roman, il n'est pas prouvé qu'il dise, sur l'affaire, toute la vérité et rien que la vérité ...

Par conséquent, serait-il le père véritable de Takeshi, qui passe pourtant pour son jeune frère ? A-t-il entretenu avec sa belle-mère des relations plus assidues et plus douteuses que celle qu'il nous dépeint ? ... Est-il un pion, manipulé par son père ? Et,si oui, consentant ou non ? ...

Au lecteur de se faire son opinion personnelle.

M. Otokuni :

Son père.
On ignore jusqu'au bout quel est son prénom. C'est un homme très secret, qu'on imagine ne s'énervant jamais et parlant d'une voix toujours posée, un peu étouffée, mais aimable. La fortune que son père lui a léguée lui permet de vivre en dilettante et, au fur et à mesure qu'on avance dans "Le Pont Flottant ...", on se rend compte que tout, autour de lui, doit être harmonie. Il s'est créé un monde personnel, dominé par l'harmonie et la beauté, et peut-être est-il prêt à tout pour préserver ce domaine, troublé par son veuvage ...

Personnage de loin le plus ambigu - et l'on est tenté d'écrire le moins franc, le plus malhonnête - du roman, c'est peu à peu que l'on découvre sa tendance à manipuler ses proches en usant d'un chantage affectif des plus subtils.

Otokuni Chinu :

Sa mère. On la voit peu : en réalité, il semble que son image flotte dans la mémoire de Tadasu, se confondant avec celle de sa belle-mère. De l'avis notoire, elle était belle et extrêmement cultivée. Elle meurt tragiquement, dans une crise d'éclampsie, lors de sa seconde grossesse.

Otokuni Tsuneko, dite "Chinu" :

Fille de riches commerçants spécialisés dans la papeterie, elle est vendue, en tant qu'apprentie, à une maison de geishas de Gion lorsque sa famille connaît des difficultés financières. Elle y passe quelques années, y apprend notamment les arts et la calligraphie, et, à quatorze ans, est rachetée par l'héritier d'une autre famille de marchands. On ne saura jamais très bien s'il l'épouse en bonne et due forme ou s'il ne la prend que comme maîtresse. Mais toujours est-il que, cinq ans plus tard à peu près, il la répudie en lui remettant une très forte somme d'argent qui lui permet de retourner chez sa mère et de fonder une école de chant et de danse.

Le flou le plus complet est maintenu sur les circonstances de sa rencontre avec M. Otokuni. Comme la première épouse de celui-ci, elle est belle, cultivée et soumise. Est-elle perverse ? Est-ce par amour pour son mari qu'elle se laisse manipuler par lui ? Ou y trouve-t-elle son plaisir ? Son comportement futur avec sa belle-fille, Sawako, semble en faveur de la seconde solution.

Mais nous restons tributaire du Narrateur quant aux renseignements donnés là-dessus : c'est là qu'est le hic ...
Otokuni Takeshi :

Son frère cadet ... ou son fils ? Qui pourra le dire ?

A sa naissance, M. Okotuni et sa seconde femme, sans prévenir Tadasu, le font adopter par une famille de paysans vivant très loin de la région, les Nose - geste qui choque profondément Tadasu et l'opinion publique car ils n'y trouvent aucun sens. Mais Tadasu finira par le récupérer bien plus tard ...
Otokuni Sawako, née Kajikawa :

Epouse de Tadasu. Fille du jardinier des Otokuni, son mariage est décidé par le patron de son père, sur son lit de mort. Malheureusement pour elle, elle est née en l'an 39 de l'Ere Meiji, sous le signe du Cheval associé à l'élément Feu, ce qui passait - et passe encore - pour annoncer un destin néfaste.

Personnage énigmatique, sans doute amoureuse de son mari, elle est présente lors de la mort, aussi brutale qu'accidentelle, de sa belle-mère. Pour autant, en est-elle responsable ? Est-elle, comme le sous-entend son époux qui, d'ailleurs, finira par divorcer, une meurtrière ? ...

O-Kane :

Nourrice de Tadasu. Son rôle est similaire à celui du Choeur des pièces antiques. En tous cas, c'est elle qui révèle à Tadasu le passé de sa belle-mère, puis, bien des années après, toutes les rumeurs qui courent sur le singulier trio formé par lui, son père et sa "deuxième mère."

Le Pont Flottant des Songes - Tanizaki Jun'ichirô

Yume no Ukihashi
Traduction : Jean-Jacques Tschudin
Notre Opinion

Personnages

Le père de Tadasu apprend à son fils qu'il souhaite se remarier :
Citation :
[...] ... "Je ne sais pas ce que tu penses de la personne qui est venue jouer du koto mais, après mûre réflexion, en songeant aussi bien à ton avenir qu'au mien, j'aimerais qu'elle m'épouse et vienne habiter avec nous. Tu vas bientôt entrer en troisième année [grosso modo, correspond au CE2 français], alors j'aimerais que tu essaies de bien comprendre ce que je dis. Comme tu le sais, personne ne m'était plus cher que ta maman qui est morte. Si elle était là, bien en vie, ton papa n'aurait besoin de rien de plus. Après que ta maman nous eut quittés de la sorte, je suis resté longtemps sans vraiment savoir ce qu'il serait bon de faire jusqu'à ce que, par hasard, je fasse la connaissance de cette jeune femme. Je crois que tu ne te souviens pas clairement du visage de ta maman, mais je t'assure que tu comprendras un jour que, sur de nombreux plans, cette personne lui ressemble. Quand je parle de ressemblance, je ne veux pas dire être le portrait vivant de l'autre parce que ça, il ne faut pas s'attendre à le trouver chez les hommes - sauf pour les jumeaux ou des cas de ce genre. Non, ressembler à quelqu'un, ce n'est pas cela ! Mais si tu regardes l'expression de son visage, sa manière de parler, de se tenir, et cette nature, douce certes, mais aussi sereine et profonde, alors sur tous ces plans-là, tu verras combien elle ressemble à ta maman. Tu sais, ton papa n'aurait jamais songé à se remarier s'il n'avait rencontré quelqu'un comme elle ! C'est précisément parce qu'une telle personne existe que j'ai pu désirer le faire. Qui sait, c'est peut-être maman qui, pensant à ton avenir et à celui de ton papa, a fait en sorte que cette rencontre se produise ! Si cette personne acceptait de vivre dorénavant avec nous, combien cela t'aiderait à grandir ! De plus, comme nous avons maintenant commémoré le troisième anniversaire ( 1 ) de la disparition de maman, je pense que le moment serait bien choisi. Dis, Tadasu, tu comprends bien ce que je veux dire ?

(...) Bon, puisque tu as tout compris, il y a encore une chose que j'aimerais t'expliquer. Une fois que cette personne sera avec nous, je voudrais que tu ne penses pas que c'est une deuxième maman qui est venue, mais que c'est ta maman, celle qui t'a mis au monde, qui vit toujours et qui est revenue après avoir fait un long séjour quelque part ! D'ailleurs, même si je ne te le disais pas maintenant, tu finirais tout naturellement par le penser un jour. Tes deux mamans se fondront en une seule, et tu ne pourras plus les différencier. Ta maman s'appelait Chinu, et ta nouvelle maman s'appellera aussi Chinu ! Et de plus, elle fera tout comme l'aurait fait ta première maman, elle agira comme elle et te parlera comme elle."

( 1 ) : le sankai-ki, la troisième célébration qui prend place deux ans après les funérailles. ... [...]
 

L'un des passages les plus importants du livre - si ce n'est le plus important, peut-être :
Citation :
[...] ... Bien que n'étant qu'un amateur, j'ai écrit ce récit - provisoirement intitulé "Le Pont Flottant des Songes" - comme on rédige un roman, mais tout ce que j'ai rapporté jusqu'ici renvoie à des épisodes authentiques ayant pris place dans le cadre familial, sans qu'aucune intervention vienne s'y mêler. Si on me demandait dans quel but j'écris ce texte, je serais bien incapable de répondre. Je n'écris pas particulièrement dans l'espoir d'être lu. Pourtant, bien que ce récit ne soit pas destiné à être lu par qui que ce soit de mon vivant, l'idée qu'après ma mort il tombe sous les yeux d'un certain nombre de personnes ne me gêne aucunement, encore que, s'il tombait en poussière sans que personne l'ait jamais lu, je n'en éprouverais aucun regret. Simplement, je suis passionné par l'écriture elle-même, et j'éprouve un immense plaisir à me pencher sur les événements du passé et à tenter de les faire revivre un à un. Je peux certes affirmer que tout ce qui est rapporté ici est strictement véridique, exempt de la moindre invention, de la moindre déformation, la vérité a néanmoins des limites, et il y a une ligne au-delà de laquelle on ne peut plus l'écrire. Aussi, bien que je n'invente rien, je ne livre pas pour autant toute la vérité. Il se peut que, par respect pour mon père, pour ma mère, pour moi-même aussi, et pour d'autres encore, je laisse de côté une partie de cette vérité. Certains diront que ne pas raconter toute la vérité, c'est déjà mentir ; je ne me risquerai pas à les contredire, c'est leur façon de voir les choses. ... [...]
 

Le Pont Flottant des Songes - Tanizaki Jun'ichirô

Yume no Ukihashi
Traduction : Jean-Jacques Tschudin

Extraits
Personnages

Ce très court roman de Tanizaki est de ces textes qui donnent envie, après les avoir lus et relus, de se lancer dans des déclarations du style : "Après avoir lu cela, on peut fermer les yeux et mourir." Exagéré certes, outrancier - surtout pour des lecteurs qui escomptent bien, jusque dans l'Au-delà, continuer à s'adonner à leur passion - et pourtant ...

C'est que, avec ce "Pont Flottant des Songes", titre emprunté au cinquante-quatrième et dernier livre du fameux "Dit du Genji", classique japonais composé au XIème siècle par Shikibu Murasaki et tenu, par beaucoup, pour le premier roman psychologique jamais écrit, Tanizaki atteint à la perfection absolue. Perfection des fils de l'intrigue qui se croisent et s'entrecroisent avec une telle habileté que le lecteur en prend conscience bien trop tard, lorsqu'il n'a plus ni le pouvoir, ni la volonté de se dégager de la toile ainsi tissée, perfection de l'ambiguïté qui, à l'exception du médecin et de la parentèle des protagonistes, caractérise les personnages mis en scène, perfection en fin du réalisme de l'histoire qui nous remet en mémoire l'infinie variété de distorsions et de perversions dont est capable la nature humaine.

Sade aurait dégusté, vénéré, applaudi Tanizaki et cependant, les deux écrivains sont à l'opposé l'un de l'autre, en tous cas quant à la forme. Car, pour l'imagination ...

Dans "Le Pont Flottant des Songes", le narrateur, Otokuni Tadasu, qui a perdu sa mère alors qu'il atteignait ses cinq ans, se voit proposer par son père, quelques années plus tard, de retrouver une nouvelle maman. Jusque là, rien que de très ordinaire jusqu'à ce que le père dise à son fils qu'il doit considérer cette nouvelle mère tout à fait comme la première. D'ailleurs, la jeune femme portera le même prénom que la disparue, Chinu. Elle jouera sur le koto ayant appartenu à la morte. Elle prendra même l'enfant avec elle certains soirs, dans son lit, pour qu'il s'endorme en la têtant, ainsi qu'il en avait plus ou moins l'habitude avec sa mère.

Ainsi s'écoulent les années. Tadasu grandit, son père et sa belle-mère avancent en âge mais leur harmonie est parfaite. Le jeune homme n'a jamais oublié celle qui l'avait mis au monde, ce n'était d'ailleurs pas le but recherché, bien au contraire - son père l'en avait prévenu. En fait, on dirait que les deux femmes, la morte et la vivante, ont fusionné. Tout simplement et tout comme le souhaitait le maître de maison, de très loin le personnage le plus ambigu et le plus énigmatique du livre.

Bien entendu, les choses ne vont pas s'en tenir là. Inexorable, de détail infime en petite phrase délicate, de retour sur un paragraphe qui fait hésiter la compréhension en explication claire volontairement donnée, le texte progresse vers une fin que le lecteur, fasciné, hypnotisé comme toujours par la puissance et la complexité du génie de Tanizaki, ne cesse d'entrevoir depuis à peu près le premier tiers du livre et qu'il accepte avec reconnaissance, comblé par cette nouvelle et lumineuse démonstration de la subtilité d'un esprit qui a bien peu d'égaux dans la littérature occidentale.

En conclusion, je vous recommande vivement "Le Pont Flottant des Songes." Lisez-le une première fois, laissez reposer une semaine ou deux, lisez-le une seconde fois. Vous saurez alors pleinement ce que ressent le narrateur de cet étrange récit qui mêle si habilement les thèmes de l'inceste, du double et de l'ambiguïté sexuelle lorsqu'il confie : " ... plus je réfléchissais au sens caché de tout cela, et moins je comprenais ce qui s'était passé. ..."

Oui : vous saurez.

Le Coupeur de Roseaux - Tanizaki Jun'ichirô

Ashakari
Traduction : Daniel Struve
Notre Avis

Personnages


Sur le bac qui le ramène chez lui et qu'il abandonnera tout à l'heure pour une courte escale sur le banc de sable, le narrateur est d'humeur mélancolique :
Citation :
[...] ... Tout en recherchant dans les replis de ma mémoire ces quelques passages [extraits de chroniques] dont je parvenais à faire remonter des bribes à la surface, je contemplais l'étendue déserte du fleuve, dont les eaux s'écoulaient sans bruit sous l'éclat de la lune. Quel homme n'avait jamais éprouvé un sentiment de nostalgie pour le passé ? Pourtant, rendu vulnérable comme je l'étais par l'approche de la cinquantaine, la simple tristesse sans raison que nous inspire l'automne m'envahissait avec une force prodigieuse, dont je n'avais pas soupçon dans ma jeunesse, et il suffisait du spectacle de feuilles de puéraire frissonnant au vent pour me remplir parfois d'une émotion que rien ne parvenait à dissiper. A plus forte raison, par une telle soirée et alors que j'avais trouvé refuge dans un endroit pareil, devais-je me montrer sensible à la fragilité de toute entreprise humaine, disparaissant sans laisser de trace, et me sentir attiré par le chatoiement d'une époque révolue ? Les "Notes sur les Courtisanes" rapportent le nom de femmes fameuses telles que Kannon, Nyoi, Kôro, Kujaku, ou encore Ko-kannon, Yakushi, Yuya, Naruto. Où sont donc toutes ces femmes qui passaient leur vie sur l'eau ? [sur des jonques aménagées où elles faisaient commerce de leurs divers talents : chants, danses et sexe.] Si, pour leur nom d'artistes, elles choisissaient des termes à consonance bouddhique, c'est, dit-on, qu'elles voyaient dans le commerce de leurs charmes une forme de compassion semblable à celle des bodhisattva [= celui ou celle qui a décidé de suivre la Voie de Bouddha]. Ces femmes qu'on regardait comme des réincarnations de Fugen [Fugen Bosatsu, disciple et assistant du Bouddha] et à qui il arrivait de recevoir l'hommage des moines les plus vénérables, ne pourrait-on en faire à nouveau sur ces flots apparaître les figures, telle de l'écume qui se forme pour se défaire aussitôt ? ... [...]
 
 Portrait d'O-Yû :
Citation :
[...] ... ( ... ) mon père, lorsqu'il aperçut O-Yû, sentit qu'elle était le type de femme dont il rêvait depuis longtemps. Je ne sais ce qui fit naître en lui ce sentiment, mais sans doute dans le ton qu'elle prenait lorsqu'elle s'adressait à ses servantes et qu'il pouvait entendre puisqu'elle était placée immédiatement derrière lui [dans une loge, à l'opéra], tout comme dans le reste de son comportement et de ses attitudes, il avait perçu cette aisance qui appartient aux femmes des grandes familles. Telle qu'on peut la voir sur les photographies, O-Yû avait des joues assez pleines et un visage rond et enfantin, mais à entendre mon père, si les lignes de son nez et de ses yeux étaient celles d'une belle femme comme il s'en trouve un assez grand nombre, son visage paraissait estompé par une légère brume, ses yeux, son nez, sa bouche, tous ses traits étaient imprécis, comme tendus d'un mince voile, dépourvus de toute ligne tant soit peu déterminée ou aiguë et celui qui la regardait fixement avait l'impression que ses propres yeux se voilaient et qu'un halo de brouillard venait envelopper la seule personne de cette femme. Selon mon père, l'expression "noblement raffiné" que l'on rencontre dans nos anciens ouvrages désignait précisément ce genre de visage et c'était, disait-il, cette particularité qui faisait le prix d'O-Yû sama. Sans doute avait-il quelques raisons pour penser ainsi. Les femmes au visage d'enfant ont souvent tendance à conserver longtemps leur air de jeunesse, si du moins les difficultés de la vie quotidienne ne viennent pas les flétrir, et, à en croire notamment ma tante, entre seize et quarante ans, le profil d'O-Yû n'avait pas subi le moindre changement, son visage restant toujours d'une fraîcheur aussi juvénile. ... [...]

Le Coupeur de Roseaux - Tanizaki Jun'ichirô

Ashakari
Traduction : Daniel Struve
Extraits

Personnages

Grand maître du récit court, Tanizaki nous donne, avec "Le Coupeur de Roseaux", celui qui pourrait passer sans difficultés comme le modèle de la nouvelle japonaise. Subtilité, art de la suggestion, érotisme, nostalgie de temps qui ne sont plus et enfin fantastique, les thèmes et caractéristiques majeurs de l'art japonais se mêlent ici avec un tel bonheur qu'ils atteignent la perfection.

Attention pourtant : une première lecture en décevra plus d'un, surtout s'ils lisent par hasard et ne sont pas habitués à la littérature nippone.
En ce cas, abandonnez le livre, laissez-le en repos et revenez-y au bout d'un ou deux mois ; déchiffrez à nouveau ces phrases qui expriment avec tant d'innocence et suggèrent avec tant de hardiesse et vous verrez alors se déployer devant vous tout l'art de Tanizaki Jun'ichirô.

J'ai lu, ici et là, que certains se plaignaient d'une introduction selon eux trop longue et dans laquelle ils n'avaient discerné qu'une digression sur la géographie du Japon et une suite de remarques terre à terre sur quelques sites, dont celui consacré à la mémoire de l'Empereur Gotoba, mort en exil aux îles Oki, le 28 mars 1239. Quel aveuglement ! Les quarante-cinq premières pages de la nouvelle n'adoptent ce style que pour mieux amener le lecteur à osciller entre la réalité du Japon moderne et les multiples charmes de son passé révolu. Chant des couleurs, bribes de poèmes et de chroniques, vagabondage du narrateur et de la pensée par-delà les siècles et les personnages, tout est là pour nous amener à accepter la chute du récit, à la fois brutale et douce comme l'écho d'un galet tombant dans la Minase.

L'intrigue ressemble à un fil de soie : le narrateur, parti visiter le sanctuaire dédié à l'Empereur Gotoba et à deux de ses successeurs, rencontre, à la nuit tombée, sur le banc de sable où il attend de reprendre le bac pour rentrer chez lui, un homme qu'il prend pour un coupeur de roseaux. Une discussion s'engage et l'inconnu fait le récit des étranges amours de son père avec la belle O-Yû, amours toutes platoniques mais favorisées par O-Shizu, qui était aussi la soeur d'O-Yû ...

Tanizaki médite une fois de plus sur un thème qui lui est cher (et qu'il semble avoir lui-même abordé dans sa vie privée), le triangle amoureux à l'érotisme insinuant et malsain, avec des protagonistes tour à tour consentants et révoltés. Beaucoup d'interrogations sont posées en filigrane mais on n'obtient que quelques réponses. L'auteur laisse à l'imagination de son lecteur le soin de découvrir ses propres explications à une situation aussi ambiguë que désespérée - l'éventualité du double-suicide traditionnel entre amants est un temps évoquée.

Tout comme, à la fin de la nouvelle, il nous laisse décider si la chute, digne d'une histoire de fantômes, qu'il nous suggère, nous frustre ou nous comble. Pour moi, je fus comblée et j'espère qu'il en sera de même pour vous.

Quatre Soeurs (ou Bruine de Neige - Tanizaki Jun'ichirô (5)

Autres Voisins, Amis & Relations :

Dr Murakami Fusajirô & son épouse :

Frère et belle-soeur de Mme Itani.
Viennent parfois compléter le cercle pour aider à la présentation de deux candidats au mariage, par exemple lors d'une entrevue dans un restaurant.

Dr Kushida :

Médecin traitant des quatre soeurs.

Dr Kagusha :

Autre généraliste.

Dr Tsuji :

Spécialiste. Exerce à Nushinomiya.

Dr Isogaï :

Chirurgien qui opère Itakura et est, en quelque sorte, responsable de son décès.

Dr Suzuki :

Chirurgien d'une clinique différente.

L'Infirmière "Mito" :

Elle apparaît pour la première fois lorsque Etsuko fait sa scarlatine. Réapparaît de temps à autre pour soigner à domicile tel ou tel autre personnage.

Dr Saïto & Dr Kambura :

Médecins qui traitent Taeko lors de sa maladie.

Kozutchiya :

Tailleur.

Yaotsune :

Epicier.

Tsukada :

Charpentier.

Mme Kamisugi :

Veuve d'un avocat. Elle accueille très souvent dans son salon des spectacles de danse amateur. Taeko se produit chez elle.

Satayu :

Danseuse professionnelle.

Mme Hening :

Japonaise mariée à un Allemand. Traduit pour les Makioka les lettres de la famille Stoltz.

Kikugorô :

Célèbre acteur de kabuki.

M. Sekihara :

Condisciple de Makio Tatsuo.

Vicomte Mimaki :

Père de Mimaki Minorû et futur beau-père de Yukiko.

M. Sonomura :

Gendre du précédent.

Quatre Soeurs (ou Bruine de Neige - Tanizaki Jun'ichirô (4)

Les Servantes & les Domestiques :

O Hana, O Aki, O Teru et O Haru :

Elles sont au service de Satchiko et de son mari et, partant, de Yukiko et de Taeko. Curieuse et singulièrement vive d'esprit, O Haru se distingue sensiblement du lot : c'est elle par exemple qui, lors de la grande inondation, se dévoue (sans qu'on lui demande quoi que ce soit) pour partir à la recherche de Taeko. C'est elle encore qui veille celle-ci à l'hôpital et la suit ensuite chez Keisaburô, parvenant ainsi à mettre en lumière le côté occulte de l'existence menée par la jeune femme.

Otokichi Kanei, dit Otoyan :

Ancien serviteur de M. Makioka Père, il a connu les quatre soeurs enfants et leur demeure très attaché. Il a un fils, lui aussi fidèle à la famille, Sôkichi.

Tomatsuri :

Ancien employé des magasins Makioka.

O Hisa & O Miyo :

Servantes de Tsuruko.

La Vieille Servante :

C'est elle qui a élevé Okubata Keisaburô. Elle tient aussi sa maison de célibataire. C'est elle qui révélera à O Haru tout ce qu'ignore Satchiko sur la liaison entre Taeko et Kei.

 Voisins, Amis & Relations :

La Famille Stoltz : M et Madame, avec leurs enfants, Peter, Fritz et Rosemarie, dite Rumi :

Voisins directs de Satchiko, cette famille allemande finira par quitter le Japon, au grand regret des Makioka avec lesquels ses membres entretenaient d'excellentes relations. De temps en temps, les Stoltz invitaient aussi une petite Inge, condisciple de leurs enfants, laquelle jouait également avec Etsuko.

M. Igarashi :

Ancien directeur des magasins Makioka.

Katharina Kyrilenko, son frère et sa grand-mère :

Famille de Russes blancs avec laquelle sympathise Taeko et qu'elle fait connaître à ses soeurs. Plus tard, Katharina partira pour l'Angleterre où elle se mariera.

Mme Tsukamoto, puis Mme Bensho Inosuki :

Professeurs de français de Yukiko et Taeko.

Kikuoka Kangyo :

Professeur de samisen de Taeko.

O Hei :

Ancienne geisha. Donne parois des cours de danse à Taeko.

Mme Tamaki :

Enseigne la couture à Taeko. Vit avec son fils, Hiroshi, et une servante, Kane.

Yamamura Saku, dite Sagi Saka :

Professeur de danse attitrée de Taeko, spécialisée dans les "danses d'Osaka."

Mmes Niou, Sagana et Kouwayana :

Relations diverses de Satchiko.

Quatre Soeurs (ou Bruine de Neige - Tanizaki Jun'ichirô (3)

Les Amants de Taeko :

Okubata Keisaburô :

Cadet d'une riche famille de joailliers, il mène une vie consacrée aux plaisirs et aux maisons de thé. Il est pourtant très amoureux de Taeko et l'entretient sans se plaindre pendant des années.

Itakura Yusakû :

Devenu photographe professionnel après son séjour en Europe, il tombe amoureux de Taeko qui joue un temps double jeu entre lui et Okubata. Meurt de la gangrène, décès qui marque profondément la jeune femme.

Miyoshi:

Barman. C'est lui que Taeko finira par choisir.

Les Entremetteurs : classiques & amateurs :

Mme Jimba :

Vague amie des Makioka. Se fait entremetteuse pour complaire à l'ancien directeur de son mari, Hamada Jôkichi. Or, Hamada n'est autre que le cousin deNomura Tokei, candidat malheureux à la main de Yukiko. Personnage obséquieux et pas très intelligent.

Jimba Sentarô :

Son mari.

Hamada Jôkitchi :

Cousin de Namura et supérieur hiérarchique de M. Jimba.

Mme Suganô Yasu :

Belle-soeur de Tsuruko. Ayant entendu parler des différentes péripéties accompagnant la recherche d'un mari pour Yukiko et connaissant un riche prétendant éventuel (Sawazaki Hiroshi), elle s'entremet aimablement. Appartient à la grande bourgeoisie. Vit avec ses deux petits-enfants, un garçon, Sôsuke, et une fille, Katsuko.

Mme Itami :

Coiffeuse et esthéticienne, c'est une femme sympathique qui a pour habitude de mettre aussi en relation les familles ayant des jeunes gens à marier. Les soeurs Makioka font partie de ses clientes et elle a eu tout le temps de les apprécier. Elle proposera quelques candidats à la famille avant de, finalement, dénicher celui qui conviendra réellement à Yukiko.

Itami Mitsuyo:

Fille de la précédente. Secrétaire de M. et Mme Kunishida qui comptent le vicomte Mimaki dans leurs relations. Ce point est très important dans le final de l'intrigue.

M. et Mme Kunishida :

Les patrons de Melle Itani sont des gens charmants et d'une grande bonté. Aider Yukiko à trouver un mari valable constitue pour eux, bien qu'ils ne la connaissent pas, une chose toute naturelle.

Quatre Soeurs (ou Bruine de Neige - Tanizaki Jun'ichirô (2)

Les Prétendants de Yukio :

M. Segoshi :

Il apparaît au tout début du roman, ce qui implique qu'il sera rejeté. Il présente pourtant plutôt bien et possède une honnête situation. Malheureusement, après enquête, les Makioka apprennent que certains troubles de santé se sont manifestés dans sa famille.

Nomura Minokitchi :

Veuf, il est sensiblement plus âgé que tous les autres candidats. Il possède une excellente situation mais il ne présente pas bien et déplaît souverainement à la principale intéressée.Il est vrai qu'il a le style parvenu.

Sawazaki Hiroshi :

Quadragénaire extrêmement riche. Fils d'une famille de notables dont certains ont siégé à la Chambre des pairs. Hautain, cultivé. Après une entrevue avec Yukiko, il ne donne pas suite pour des raisons très peu explicitées par Tanizaki.

M. Saigusa :

Prétendant écarté par Yukiko parce qu'elle le jugeait un peu trop "paysan." Ils se revoient par hasard - mais ne se parlent pas - dans le train qui ramène la jeune femme à Tôkyô après l'entrevue désastreuse avec Sawazaki.

M. Hashidera:

Médecin, distingué, séduisant, veuf. Yukiko lui plaît énormément mais un malentendu dû à la timidité pathologique de la jeune fille au téléphone fait tomber le plan à l'eau.

Mimaki Minorû :

Fils naturel du vicomte Mimaki et de l'une de ses concubines, il a fait les quatre-cents coups mais songe à se ranger auprès d'une jolie femme typiquement japonaise. Personnage jovial, grand buveur mais aimable, attentionné et d'une éducation parfaite, il constitue - et de loin - le meilleur parti sur le plan social.

Quatre Soeurs (ou Bruine de Neige - Tanizaki Jun'ichirô (1)

Sasame Yuki
Traduction : G. Renondeau

Notre Avis
Extraits



La Famille Makioka :

Makioka Tsuruko :

L'aînée des quatre soeurs. Elle a eu d'autant moins de problèmes pour se marier que son père, n'ayant pas d'enfants mêles et conformément à la tradition japonaise, avait adopté les deux fils cadets de la famille Nagoya. Tsuruko, tout naturellement, a épousé le premier d'entre eux, Tatsuo.

Est-ce l'effet de son mariage ou une disposition naturelle qui préexistait dès leur enfance commune ? Toujours est-il que Tsuruko apparaît très vite au lecteur comme la moins sensible, la moins affectueuse et, dans un sens, la plus égoïste, du quatuor. Son déménagement sur Tôkyô, qui survient au premier tiers du roman, va creuser encore le fossé, d'autant que, pour des raisons qui ne seront pas clairement expliquées mais qu'on peut deviner, son mari s'arrange pour éviter de verser leurs allocations à Yukiko et Taeko. Or, ces allocations mensuelles sont en principe prélevées sur la part d'héritage qui leur revient et dont elles pourront disposer à leur mariage ...

Respectueuse des usages et fière de la position qu'elle occupe dans la fratrie, Tsuruko ne renoncera jamais au rôle directeur qui revient à l'aîné ou au tuteur lorsqu'il est question de marier les cadets.

Makioka (ex-Nagoya) Tatsuo :

Le mari de Tsuruko est un homme affairé. Au tout début, il se dévoue sincèrement pour dénicher un époux à Yukiko mais les frasques de Taeko et le peu d'empressement apparent de Yukiko à se marier le lassent très vite. En quelque sorte, il se lave les mains de l'avenir de ses plus jeunes belles-soeurs - et encourage sa femme à faire de même.

On ne saura jamais très bien si l'idée de conserver la part d'héritage de Yukiko comme de Taeko vient de lui ou de a femme, ou encore si le couple a tout combiné de concert.

Makioka Hideo, Makioka Masao, Makioka Teruo, Makioka Yoshio :

Leurs quatre fils.

Makioka Oumeko :

Leur fille unique.

Makioka Satchiko:

Personnage extrêmement attachant - elle est un véritable pilier familial - la cadette des soeurs Makioka a épousé le deuxième des fils Nagoya, Teinosuke, lequel a, tout comme son aîné, Tetsuo, pris le nom de famille de leur père adoptif.

Généreuse, maternelle, parfois naïve, Satchiko cherche à ce que l'harmonie règne partout et pour tous.
Entre les silences de Yukiko, les coups de tête de Taeko et le peu de soutien qu'elle obtient de la maison aînée, elle a bien du mérite de poursuivre ses efforts pour marier l'une et l'autre et pour faire taire toutes les querelles. Fort heureusement pour elle, elle a un mari compréhensif et patient.

Makioka (ex-Nagoya) Teinosuke :

Homme responsable et solide, Teinosuke est aussi un ange de patience. La chose est si rare chez un homme, fût-il un personnage de roman, qu'elle mérite d'être signalée. Intelligent, d'une intégrité qui s'oppose aux "accommodements" dont son frère aîné est capable, Teinosuke voit et entend beaucoup de choses. Mais il réfléchit toujours avant d'en parler et de blesser autrui.

Makioka Etsuko :

Leur fille unique qui voue une profonde affection à sa tante Yukiko.

Makioka Yukiko :

La troisième des soeurs Makioka est d'une timidité pathologique. Ainsi, elle est incapable de soutenir une conversation téléphonique : sa voix se fait alors si faible que l'interlocuteur n'entend strictement rien. Elle rougit facilement et panique vite. Introvertie, elle garde beaucoup de ses sentiments pour elle, même quand elle devrait les exposer au moins à Satchiko afin d'éviter à celle-ci de laisser miroiter à tel ou tel prétendant une issue favorable à leur demande.

L'un des côtés les moins plaisants de Yukiko est son conformisme extrême. En outre, même si elle ne le dit pas, elle a une haute opinion de ses origines et ne tient pas à épouser n'importe qui. En spécifiant ce dernier point à Satchiko et à son mari, elle aurait pu éviter à tout le monde bien des démarches fatigantes et inutiles. A bien y réfléchir, elle aurait aussi pu éviter à Taeko d'attendre si longtemps son propre mariage que, pour y atteindre, elle finira par emprunter une voie bien étonnante.

Makioka Taeko, dite parfois "Koi-san" :

Tout au long du roman, Taeko est présentée comme un personnage énigmatique qui ne laisse jamais voir ses véritables sentiments et ne pleure que si personne ne peut la voir. Certes, elle est complexe. En elle se fondent les traditions de la jeune fille japonaise classique et les révoltes et les désirs de celle qui, à l'aube des années trente, se veut résolument moderne. Mais on ne peut s'empêcher de se demander comment elle aurait évolué si Yukiko n'avait pas tant tardé à se marier.

Sous un certain angles, les exigences non formulées mais bien réelles de Yukiko saccagent la jeunesse de Taeko, laquelle ne possède pas la force morale de Satchiko. Pour s'en sortir, elle choisit le mensonge et une double-vie qui lui permettra, du moins l'imagine-t-elle, de gagner sur tous les tableaux.
Contrairement à ce que l'on pourrait croire, elle n'est pas rebelle dans l'âme : au-delà l'adolescence, elle se maintient dans la rébellion parce que celle-ci constitue, pour elle, le seul moyen d'exister par rapport à ses soeurs et surtout par rapport à Yukiko - on est même tenté d'écrire malgré Yukiko.

Aussi, à l'issue du roman, se rend-on compte que la véritable énigme, ce n'est pas elle mais bel et bien Yukiko, montant dans le train qui l'emporte vers son mariage.

Mme Tominaga :

Tante paternelle des quatre soeurs. Leur rend visite en compagnie de sa fille, Samako.

Nagoya Tanida :

Frère aîné de Tatsuo et Teinosuke.

Quatre Soeurs (ou Bruine de Neige) - Tanizaki Jun'ichirô


Sasame Yuki
Traduction : G. Renondeau

Notre Avis
Personnages


L'évocation du hanami par Tanizaki :
Citation :
[...] ... Lorsque vint l'époque, on discuta pour savoir quel jour serait le plus convenable pour voir les fleurs dans toute leur beauté. Il fallait choisir un dimanche, à cause de Teinosuke [époux de Satchiko] et d'Etsuko [leur fille]. Les trois soeurs avaient peur de la pluie et du vent, tout comme les anciens, dont Satchiko avait trouvé jadis les craintes tellement vulgaires. Il y avait bien des cerisiers autour d'Ashiya et on pouvait en contempler un grand nombre par les fenêtres du tramway Osaka-Kobe ; ce n'est pas seulement à Kyôtô qu'il s'en trouvait mais, de même que Satchiko estimait qu'il n'y avait pas de daurades supérieures à celles d'Akashi, elle s'imaginait qu'elle n'avait pas vu les fleurs de cerisier si elle n'avait pas contemplé celles de Kyôtô. Au printemps précédent, Teinosuke avait hasardé que, pour changer, on pouvait aller au pont de Brocart ; mais après leur retour, Satchiko avait eu l'air d'avoir oublié quelque chose ; elle avait l'impression que ce printemps-là n'était pas un vrai printemps ; elle avait pressé Teinosuke d'aller à Kyôtô, où ils étaient arrivés encore à temps pour voir les cerisiers d'Omurô. Leur programme habituel était celui-ci : départ le samedi après-midi, dîner de bonne heure au restaurant de la Gourde, puis, après avoir vu les danses auxquelles ils ne manquaient jamais d'assister, en revenant, ils contemplaient les cerisiers de Gion aux lumières ; ils passaient la nuit à l'hôtel ; le lendemain, ils allaient à Arashi-yama ; ils consommaient dans une auberge le repas froid qu'ils avaient apporté et rentraient en ville l'après-midi, pour voir les cerisiers du temple de Heian. Alors, Etsuko s'en retournait avec ses deux jeunes tantes, laissant Teinosuke et Satchiko passer encore une nuit à Kyôtô. Ainsi se terminait l'excursion. Satchiko laissait pour la fin les cerisiers du temple de Heian parce qu'ils étaient les plus beaux de l'ancienne capitale ; leurs fleurs étaient les plus splendides. Le grand cerisier pleureur de Gion était vieux maintenant ; d'année en année, la couleur de ses fleurs s'affaiblissait. En vérité, il n'y avait qu'à le regretter, mais il n'était plus le représentant du printemps de Kyôtô. Alors, quand Satchiko, dans l'après-midi de leur deuxième journée, revenait des environs de Kyôtô, un peu fatiguée par une demi-journée de promenade et n'ayant plus guère la force de marcher, elle choisissait le moment mélancolique où le soleil du printemps va se coucher pour errer sous les branches fleuries du jardin de Heian, et elle contemplait chaque arbre avec amour, celui qui est au bord de l'étang, cet autre à l'entrée du pont et celui qui se trouve au coude du chemin, ceux qui sont devant la galerie. Quand elle serait rentrée à Ashiya, pendant toute une année, jusqu'au printemps prochain, elle n'aurait qu'à fermer les yeux pour revoir la couleur et les formes des branches fleuries. ... [...]
 
 Un prétendant, parmi d'autres, à la main de Yukiko, et un petit aperçu des difficultés à demeurer naturel pour tout le monde lorsqu'on assiste à une première entrevue entre les candidats au mariage :
Citation :
[...] ... Quand ils étaient entrés dans le hall [du restaurant], Satchiko et son mari avaient remarqué, assis seul, un monsieur qu'ils reconnurent pour le personnage de la photo. Il écrasa nerveusement dans le cendrier la cigarette qu'il avait commencé de fumer, et se leva. Il était plus râblé qu'ils ne le supposaient, il avait l'air plus solide, mais, ainsi que Satchiko le craignait, il paraissait plus âgé que sur sa photo ; son visage était terne, couvert de petites rides, il avait l'air d'un vieux mal tenu. On n'avait pas pu en juger d'après sa photo mais, s'il n'était pas chauve, ses cheveux étaient plus qu'à moitié blancs, rares, hérissés, mal peignés. Bien qu'il ne fût que de deux ans plus âgé que Teinosuke, il paraissait dix ans de plus que lui [ce qui revient à dire qu'il fait largement cinquante ans.] Comme Yukiko en revanche avait l'air de sept à huit ans plus jeune que son âge réel, on les aurait pris tous deux pour le père et la fille. Satchiko se sentait coupable d'avoir entraîné sa soeur dans cette entrevue. Les présentations terminées, les six personnes se réunirent sans façons autour d'une table pour boire du thé. La conversation s'établit mal ; il y eut, de temps en temps, des silences ; Nomura [le candidat au mariage] était difficile à pénétrer. Le ménage Jimba, qui faisait office d'intermédiaire, aurait dû intervenir mais ils paraissaient gênés vis-à-vis de Nomura ; ils se sentaient raides devant lui. Sans doute Jimba devait-il témoigner du respect au cousin de Hamada, son vieux bienfaiteur, mais ce sentiment semblait dépasser l'obséquosité. D'ordinaire, Teinosuke et sa femme entretenaient habilement une conversation languissante, mais aujourd'hui, Satchiko manquait d'entrain, et Teinosuke, sous l'influence de sa femme, était taciturne. [Tous deux sont préoccupés car Satchiko relève d'une fausse couche.] ... [...]