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lundi 22 septembre 2014

Akhénaton le Dieu Maudit - Gilbert Sinoué

"Akhénaton, le Dieu maudit" n'est pas, à proprement parler, un biographie d'Aménophis IV. Si vraiment vous en voulez une, voyez par exemple l'ouvrage consacré par Philip Vandenberg à son épouse, Néfertiti.

Il s'agit plutôt, sous couvert d'examiner l'authenticité de la correspondance échangée par deux anciens familiers du Pharaon, Anoukis (qui fut l'un des amants) et Keper, de regrouper et de résumer le plus impartialement possible toutes les théories sérieuses qui ont été émises à son sujet.

La chose n'était pas aisée et c'est tout à l'honneur de Gilbert Sinoué de s'en être sorti de façon aussi remarquable et aussi sobre. Car, en ce qui concerne le précurseur du monothéisme, on a dit tout et son contraire.

Toutes les grandes figures de l'époque défilent, présentées tour à tour par deux hommes qui n'ont pas fatalement à leur sujet la même vision : Aménophis III, le père d'Akhénaton et son épouse, la reine Tiyi, Néfertiti bien sûr mais aussi la mystérieuse Kya, la seule concubine de l'Hérétique qui lui aurait donné un fils, le futur Toutankhaton (si l'on récuse, bien sûr, l'hypothèse qui fait de celui-ci le frère d'Akhénaton ou encore le fils qu'il aurait eu d'une union incestueuse avec Tiyi), les filles du couple d'Armana, Horemheb, grand officier de l'Hérétique qui s'acharnera pourtant après sa mort à nier qu'il ait jamais existé, et bien d'autres ...

Certains - dont je suis, je l'avoue - trouveront tout cela un peu trop rapide 300 pages en Folio pour évoquer Akhénaton et sa vie, c'est très peu. Mais Sinoué s'est très bien documenté et sans doute a-t-il eu peur d'en faire trop et, ce faisant, de rompre son voeu d'objectivité.

Quant à l'épilogue qu'il a donné à son livre, il m'a beaucoup - et agréablement - surprise en raison du ton cinglant ici affiché envers le monothéisme sous toutes ses formes. Voici d'ailleurs ci-dessous la fin de l'ouvrage :


Citation :
... Plus jamais de monothéisme. Plus jamais. Ses adeptes avaient trop de sang sur les mains. Beaucoup trop de sang.

Il est vrai que, né au pays qui vit la première tentative d'instauration du monothéisme sous Akhénaton et qui, au XXème siècle, a donné naissance à Hassan-el-Banna, le "père" des Frères musulmans, Gilbert Sinoué sait parfaitement de quoi il parle.

jeudi 18 septembre 2014

Un Prêtre Marié - Jules Barbey d'Aurevilly

Préface, Chronologie, Notes & Variantes, Bibliographie : Jacques Petit

ISBN : Non Indiqué

Extraits
Personnages



Dès les premières pages, on se dit : "C'est du mélo classique et architypé ..." et celui qui ne connaît pas Barbey risque de refermer le tout sans autre forme de procès. Ce serait une erreur car, nous l'avons déjà mentionné ici et là, l'écrivain normand possède, tout comme Balzac mais en plus lyrique, l'art de se saisir d'une situation fondamentalement, intimement mélodramatique pour en faire, malgré les clichés imposés par l'usage, un vrai - et un bon - roman (ou en quelque chose qui y ressemble bougrement). study 

Question clichés, on peut dire qu'"Un Prêtre Marié" démarre sur des chapeaux de roues : un prêtre, Sombreval, qui, au coeur de la Révolution française, perd une foi à vrai dire pas très vive et qui se marie ; l'enfant (une fille, pauvre petite créature  Sniffsniff ) qui naît très légitimement aux yeux des hommes mais sur laquelle pèse la malédiction divine - la preuve : elle perd sa mère  Sniffsniff  Sniffsniff  ; le prêtre défroqué qui, sa fille adulte et pour on ne sait trop quelle raison hormis, peut-être, le désir d'en imposer à ceux qui l'ont connu jadis, vient s'isoler dans un antique château, sur les lieux mêmes de sa jeunesse et le fils (très fier) d'un châtelain (un peu moins fier parce que plus âgé) qui, badaboum !    au premier regard, tombe amoureux éperdu de "la fille du prêtre" puisque tel est le surnom que les villageois donneront très vite à la malheureuse Calixte.

Et ça, ce n'est que pour le début. Barbey continue : il roule, il déroule, il empile, il entasse, il accumule !   Pour un peu, on croirait qu'il le fait exprès.

Bien que sachant impossible sa passion pour Calixte, le jeune aristocrate - Néel de Néhou, encore un nom qui fleure bon son mélo  Smile  - ne cesse de leur rendre visite, à elle et à son père. Au passage et comme de bien entendu, il délaisse la jeune fille (de très bonne famille) que lui destinaient et son père, et les convenances, à savoir Melle Bernardine de Lieusaint - ça aussi, c'est un beau nom, ça ...  drunken Ce en quoi il a bien tort car, de toutes façons, comme il l'apprend par la suite, Calixte, pour expier les fautes de son père s'est faite carmélite sans rien lui en dire et, partant, toute vie "dans le siècle" lui est interdite. Il ne faudrait pas oublier les fréquentes crises de somnambulisme qui, depuis sa plus tendre enfance, accablent la malheureuse jeune fille et contre lesquelles son père, passionné de chimie et de logique, a essayé, mais en vain, tous les remèdes possibles et imaginables. Elles font beaucoup, soulignons-le, pour l'ambiance du récit. (Plus tard, Barbey ira jusqu'au bout du sujet avec son "Histoire Sans Nom.")

Mais attention ! Si Sombreval ne croit qu'en la Déesse Raison, Barbey, lui, n'oublie pas qu'il y a plaisir à manier le mystère et à suggérer l'incompréhensible et l'inexplicable. Outre ses descriptions, sublimes et hantées, de la campagne normande, il fournit au lecteur le personnage de la Malgaigne, mi-fileuse, mi-devineresse, qui a connu Sombreval au temps où il avait pris les ordres et qui, elle le proclame elle-même maintes fois avec une tranquille résignation, sait que "le prêtre marié" ne peut échapper à son destin. Grande et sèche, bienveillante et même miséricordieuse quoique sans illusions sur ce qui est écrit, la Malgaigne, qui court la campagne avec son bâton, à la recherche des plantes nécessaires à la confection de certains "charmes", fait irrésistiblement penser à une incarnation de la Fatalité - les Anciens n'appelaient-ils pas le Destin "Fatum" ? Une incarnation magistrale, il faut bien le reconnaître, une sorte de Clotte à la puissance mille - ceux qui ont lu "L'Ensorcelée" comprendront tout de suite.  Wink 

C'est ainsi, par de petites touches qui font insensiblement monter la tension ou, au contraire, par l'apparition d'un seul bloc d'un personnage aussi réussi, aussi "vrai" que la Malgaigne - laquelle aurait pu rester ce qu'elle était au départ : la sorcière plus ou moins repentie qui rôde dans l'ombre du roman pseudo-gothique et romantique afin d'y ménager des zones d'ombre bienvenues - que Barbey prend son mélo initial à bras-le-corps pour le transformer, sans difficultés majeures apparentes, en ...

... en quoi, exactement ?     

C'est là que l'on s'arrête et que l'on s'interroge. Chez Barbey, outre le mélo et le lyrisme, vous devez le plus souvent compter avec une base historique (le prototype de Sombreval a bel et bien existé mais eut, semble-t-il, une vie post-révolutionnaire beaucoup moins tourmentée), un réalisme détaillé (qui atteint à son sommet dans "Le Chevalier des Touches") et puis, et surtout, avec ce quelque chose d'absolument indéfinissable, qui n'appartient qu'à son génie mélancolique et sombre, écartelé à jamais entre la flamboyance, pleine de panache, de la Damnation et la gloire, radieuse mais fadement sereine, de la Sainteté. Le faible prononcé de l'écrivain pour la première - qu'il en ait eu conscience ou non - est justement ce qui, à quelques notables exceptions près - "L'Amour Impossible" et "Ce Qui Ne Meurt Pas" - contribue à métamorphoser son oeuvre en quelque chose d'unique, sur quoi on a le plus grand mal à apposer une étiquette. Du mélo pur, Barbey rabote avec détermination les arêtes exaspérées. Les conventions gnangnan propres au genre, il les tord dans tous les sens jusqu'à ne garder d'elles que leur inexorabilité. Les types outrés, trop beaux ou trop méchants pour être vrais, femmes ou hommes, qui s'y promènent, il les retourne comme il le ferait de vieux manteaux et les retaille, les recoupe, les façonne sur un patron nouveau, fait d'orgueil luciférien pour certains, de mysticisme éclatant pour d'autres et, dans quelques cas, disons pour les personnages ayant la charge de permettre au Destin de s'exprimer, d'énigme pure, de ténèbres aussi épaisses qu'indéfinissables où se mêlent, en une étreinte inextricable, le Bien et le Mal.

En un mot comme en cent, l'univers de Barbey d'Aurevilly est glauque, glauque, glauque. Il peut passer en un seul instant du chatoiement le plus moiré à l'obscurité la plus freudienne. Le définir à la fois comme terriblement vieillot, à l'image d'une France et d'une société depuis longtemps disparues, et tout aussi résolument moderne, d'une modernité agressive et sanglante, qui en redemande dans le fantasme et l'interdit, paraît chose impossible et même des plus stupides : c'est pourtant ce qu'il est. Et c'est peut-être ce qui explique pourquoi la critique de son temps l'a si mal compris et si peu considéré. Barbey dérangeait à plus d'un titre mais sa plus grande réussite, c'est de continuer, en plein XXIème siècle, à déranger le lecteur, à titiller ses plus mauvais instincts et sa soif de mystère, à le contraindre à se poser et à se reposer tant de questions et par dessus tout celles-ci : "Qu'est-ce que le Bien ? Qu'est-ce que le Mal ? Et pourquoi ?"

"Un Prêtre Marié" ne vous apportera pas la réponse, bien sûr. Mais si vous voulez tenter sa lecture, ne vous gênez surtout pas.




Nota Bene : n'oubliez pas de consulter aussi, sur le même ouvrage, la fiche que lui a consacrée Eustrabirbéonne, à la page 2 de ce post.

Le Chevalier Des Touches - Jules Barbey d'Aurevilly

Préface, Chronologie, Notes & Variantes, Bibliographie : Jacques Petit

ISBN : Non Indiqué

Extraits
Personnages



Pour certains, voici le chef-d'oeuvre de Barbey d'Aurevilly. Je me contenterai de dire que, à mes yeux, il s'agit simplement de l'un de ses chefs-d'oeuvre, au nombre desquels j'inclus sans sourciller "L'Ensorcelée", "Une Vieille Maîtresse" et "Une Histoire Sans Nom". Laissons "Les Diaboliques" à part puisque son statut de recueil de nouvelles le soumet à une inégalité dans les thèmes et dans les personnages dont sont souvent victimes les oeuvres du même genre. (Cela dit, trois au moins des "Diaboliques" sont de purs chefs-d'oeuvre de la nouvelle mais nous y reviendrons.   )

Miracle littéraire, incompréhensible comme tous les miracles, "Le Chevalier des Touches" est un roman qu'on n'est pas près d'oublier. Pourtant, quand on le lit pour le première fois, on n'en a absolument pas conscience. Il y a là-dedans une atmosphère à nulle autre pareille qui vous transforme et vous conquiert. Est-ce dû au réalisme que Barbey honore ici de façon exceptionnelle tout en ne renonçant pas un instant à sa flamme habituelle ? Non. Certains trouveront même vite étouffant le réalisme des trois premiers chapitres. Alors, c'est peut-être le récit, basé sur des événements historiques réels puisque le personnage de Jacques Destouches a existé et que Barbey le rencontra en 1856 dans la maison pour malades mentaux du Bon-Sauveur, à Caen ? En toute franchise, si les scènes d'action où apparaît Des Touches (sans oublier sa vengeance) sont très bien menées, elles ne retiennent pas particulièrement : on les attend, certes et on serait déçu de ne pas y assister mais elles n'ont rien à voir avec cette fabuleuse, cette impeccable remontée dans le Temps que représente "Le Chevalier Des Touches."

Car c'est bien le miracle particulier à ce livre, qui déroutera sans nul doute plus d'un lecteur habitué à Barbey : on remonte le Temps sans s'en rendre compte, comme si l'on n'avait jamais fait que cela. Mieux : le Passé, ce XVIIIème siècle finissant dont nous avons déjà relevé maintes traces dans les oeuvres précédentes de l'écrivain normand, le Passé vient à nous, nous enveloppe avec le sourire, nous intègre avec douceur et nous fait devenir partie prenante de l'histoire qu'il nous conte. Et ceci, malgré la construction du livre : une suite de récits qui devraient, au contraire, nous ramener fréquemment au présent, en tous cas nous garantir de ne pas perdre intégralement de vue celui-ci. Avec cela, Barbey renonce cette fois-ci à mettre en avant la fibre fantastique qui, chez lui, est si prégnante : rien de bien mystérieux dans ce récit semi-historique, semi-romanesque, des faits et rien que des faits, qui provoquent, par leur évocation, les confessions et les réminiscences de ceux qui les vécurent. Ici, il n'y a pas d'ombre - sauf celle de Des Touches, aperçue dans les rues de Valognes au tout début du livre - il n'y a pas de diablerie, authentique ou supposée : tout est clair et ce n'est sûrement pas un hasard si Barbey a choisi, pour narratrice principale, cette ineffable Melle de Percy, qui ressemble et a toujours ressemblé à un grenadier, qui en a d'ailleurs retenu les jurons et qui se montra chouanne intrépide. Quand vous écoutez parler Melle de Percy, c'est un peu comme si vous lisiez les "Mémoires" de la duchesse de Montpensier : vous savez qu'une telle femme ne peut mentir et vous dit exclusivement la vérité. Et en plus, elle est là, devant vous, solidement plantée dans ses bottes, aussi présente que si le Temps - et la fiction pour Melle de Percy - ne créaient entre vous aucun abîme.

Cette ambiance, ah ! cette ambiance ! ...     C'est indescriptible et c'est inimitable et Melle de Percy y est pour beaucoup car elle est l'âme de ce salon poussiéreux où nous introduit Barbey, un salon empli au début - du moins nous semble-t-il - d'automates vieillis qui, peu à peu, s'animent et ressuscitent toute leur jeunesse et toute la chouannerie normande jusqu'à ce que l'ultime réponse ait été donnée. Alors, en automates bien élevés qu'ils n'ont cessé d'être, un à un, ils retournent à leur trompeuse inertie. Mais ne soyez pas dupe : dès que vous ferez tourner à nouveau les pages, ils seront à nouveau tout prêts à vous faire revivre l'histoire du chevalier Des Touches - et leur histoire aussi.

Pour me résumer - ou plutôt pour essayer, comme d'habitude   - prenez une bonne dose de Jean Ray (pour cette atmosphère, elle aussi inimitable, qu'il sait donner des salons de province), ajoutez deux ou trois filets d'un roman de cape et d'épée supérieurement enlevé (comme savaient les faire Dumas Père ou Féval) et, aussi inapproprié que cela puisse vous paraître, saupoudrez le tout de deux ou trois couplets des "Vieux" de Jacques Brel. Et surtout, pour ceux qui oseront aller jusqu'au bout   , très important : n'oubliez pas d'ajouter une petite ombrelle à l'image du Tardis du Docteur Who. A ce moment - et à ce moment-là seulement   - vous obtiendrez, grosso modo, un cocktail qui se rapprochera fort du "Chevalier Des Touches."

Non, je ne suis pas folle et, puisque l'on parle cocktails, je n'ai pas bu une seule goutte d'alcool.   Je me contente de vous donner une (bien faible) idée de l'effet qu'a produit sur moi ce roman qui restera à mes yeux un incroyable moment de grâce littéraire : et la grâce, ça ne s'explique pas, ça se contente d'être là et c'est parfois un peu fou.

Bien sûr, certains d'entre vous resteront - ou sont déjà restés - insensibles au charme étrange de ce roman hors-normes. C'est sans doute que vous ne partagez pas les rêves qui hantaient Barbey d'Aurevilly, écrivain qu'on peut comparer à une sorte de somnambule ou de dormeur éveillé, tant son talent, si injustement méconnu de son vivant, est protéiforme, à la fois outrageusement "vieille France" et furieusement (comme on disait au temps de Molière) moderne, le tout dans une cohérence unique dont on se demande comment il y parvenait.


Mais le résultat est là et "Le Chevalier Des Touches" nous ouvre ses pages pour en témoigner, en gardien fidèle de la mémoire de Barbey d'Aurevilly.

L'Ensorcelée - Jules Barbey d'Aurevilly

Préface, Chronologie, Notes & Variantes, Bibliographie : Jacques Petit

ISBN : Non Indiqué

Extraits
Personnages



Après "Les Diaboliques" et avant "Une Vieille Maîtresse", "L'Ensorcelée" est probablement le roman le plus connu de Barbey. C'est en tous cas, au niveau de la construction narrative ainsi que pour l'utilisation du fantastique dans l'histoire, un roman pour ainsi dire parfait. S'ajoute à ces caractéristiques, et c'est la première fois, une dimensions historique, celle de la Chouannerie vendéenne, qui contribue à donner à cette "Ensorcelée" une épaisseur de trame qui nous confirme que l'écrivain s'est enfin trouvé et qui sait où il va.

Nous avons eu déjà l'occasion de le faire remarquer : Barbey d'Aurevilly est un conteur né. Il aime lorsque les récits s'enchâssent l'un dans l'autre, lorsqu'une voix succède à une autre, ce qui lui permet, comme dans "Une Vieille Maîtresse", de faire entendre au lecteur des points de vue différents, voire contradictoires, dans le but, non avoué mais évident, de l'inciter à trouver lui-même sa propre voie.

"L'Ensorcelée" débute ainsi par le récit d'un premier narrateur, en qui l'on discerne sans peine, même s'il s'efface pendant la plus grande partie du récit, le "maître du jeu" qui va bâtir en fait le roman et ordonner sa construction dans le sens voulu par l'auteur. Est-on obligé d'y voir Barbey ? Certainement moins qu'à l'habitude, le personnage n'ayant absolument pas les effets dandys qui sont propres à ses incarnations habituelles : Barbey n'intervient ici qu'à titre de créateur, un créateur hanté à l'époque par l'idée d'écrire plusieurs romans historiques à la Walter Scott, se déroulant au coeur de sa région natale, la Normandie. Nous sommes loin, très loin des salons parisiens et de leur élégante préciosité. L'écrivain va même jusqu'à utiliser ici toute une foule d'expressions pâtoisantes qui font d'ailleurs très "couleur locale" et comblent le lecteur tant elles sont toujours fort bien amenées.

A ce narrateur d'origine normande mais qui ne fait que passer dans son pays d'origine, se substitue très vite maître Louis Tainnebouy, riche fermier cotentinais avec qui il traverse de nuit une lande dotée d'une très mauvaise réputation (brigands et apparitions diverses, en gros), la lande de Lessay. C'est Tainnebouy qui, sa jument s'étant blessée au sabot, va, durant les heures de repos forcé qu'il passera sur la lande avec son compagnon, nous conter la mystérieuse histoire de l'abbé de la Croix-Jugan dont, pour son malheur, va tomber amoureuse Jeanne-Madelaine Le Hardouey, née de Feuardent - tout un programme. Wink  Pour son malheur disons-nous car la jeune femme est retrouvée un jour noyée dans un lavoir. Meurtre ou suicide ? On pencherait volontiers pour le dernier mais il y a à vrai dire tant de tensions, tant de bizarreries dans l'air ambiant, tant de commérages aussi sans oublier la foule de non-dits mais surtout de "trop-dits" et de sous-entendus, que le premier n'est peut-être pas à écarter tout-à-fait ...

Au lecteur de se faire son opinion. De même, lui faudra-t-il choisir entre le paranormal carrément malveillant et le pragmatisme le plus sûr de sa science s'il lui prend fantaisie de vouloir expliquer ces pâtres-bohémiens qui vont et viennent sur la lande, chassés de partout ou presque et maudissant solennellement à tour de bras quiconque leur porte tort - Madelaine, tout comme son époux, avait reçu cette malédiction - et surtout ce que Barbey voulut un temps donner comme titre à son roman, c'est-à-dire "la messe de l'Abbé de la Croix-Jugan", une messe spectrale, une messe qui célèbre plus la damnation d'une âme que sa rédemption, une messe qui se déroule dans un flamboiement rougeâtre des plus spectaculaires et à laquelle assista une nuit - troisième récit, celui-là indirect, qui apporte à "L'Ensorcelée" sa touche finale et somptueusement infernale - le malheureux Pierre Cloud, lequel avait été mêlé d'assez près à l'affaire des Le Hardouey.

Pierre Cloud, reconnaissons-le, ne s'endormait pas devant les bonnes chopines.    Mais doit-on pour autant taxer ses dires de billevisées d'ivrogne ? ...  

Barbey a passé tout son roman à nous préparer à cette fin. Il a fait monter crescendo en un premier temps le malaise simple, qui vous donne un petit frisson, mais sans plus, avant d'embrayer avec l'angoisse franche, qui vous glace les réflexes et le raisonnement, les deux marinant dans l'horreur, celle-là bien réelle (oh ! que c'est habile, cette réalité sauvage, impitoyable, gorgée de violence, qui a conduit un homme deux fois aux abîmes de la Mort avant de le ramener à la vie, changé à jamais - ou peut-être inchangé au contraire, ce qui se révèlerait bien pire drunken ) puisqu'elle est due aux excès de la guerre civile, qui, en l'An VI de la République française, s'abat sur le destin de La Croix-Jugan, personnage aussi fascinant que rebutant. Non en raison de ses traits complètement défigurés mais plutôt parce qu'il semble que son âme - ou son esprit, là aussi, choisissez ce qui vous gêne le moins  Evil or Very Mad - ait été,  dès le départ, marquée par le sceau du Mal. Un Mal au sens large, un Mal qu'on préfère ne pas avoir à définir, le Mal abstrait à l'état pur dont la puissance presse comme un citron quiconque se laisse séduire par lui avant de le rejeter en le vouant au suicide ... ou au crime. L'abbé de la Croix-Jugan, qui parle si peu, est en lui-même - et restera - un mystère car Barbey ne lui donne jamais l'occasion de nous exprimer son point de vue : le faire eût sans aucun doute privé le personnage des trois-quarts de, sinon de toute, son authenticité.

Fait exceptionnel, ce "Méchant" - le plus achevé de son auteur - qui tient pourtant du bon vieux mélodrame par bien des points dont son impassibilité de surhomme avant l'heure, ne nous paraît jamais outrancier ou incroyable, et certainement pas ridicule. Plus on s'enfonce dans le roman, plus La Croix-Jugan nous fait peur. Même si l'on ne sait absolument pas où il est allé ni ce qu'il a réellement fait ou pas, l'orgueil luciférien que nous lui découvrons, constante de son caractère jusque sous les baïonnettes des Bleus, nous assure qu'il est allé trop loin et qu'il a fait beaucoup trop. On a de lui l'image d'un être quasi mutique, plein de mépris et de hauteur, homme du monde encore quand il se retrouve parmi les aristocrates du temps jadis, mais c'est avant tout un "maudit" de très grande classe et l'un des meilleurs en ce genre qu'ait jamais produit la littérature française et même mondiale. Un maudit à la Barbey d'Aurevilly, c'est-à-dire un mélange de romantisme byronien et de matérialisme pur, un personnage qui, en bonne logique, ne devrait pas s'imposer avec une telle puissance au lecteur d'abord sans méfiance, puis de plus en plus hérissé et enfin sursautant à chaque bruit qu'il perçoit dans un coin de sa chambre.  affraid  Oeuvre réaliste et cependant lyrique, roman historique et roman de terroir si l'on y tient, "L'Ensorcelée" est avant tout une époustouflante histoire de fantômes qui n'en sont pas et d'humains qui sont des fantômes. En cela réside toute l'insidieuse la magie de ce livre que je vous conseille de ne jamais lire après minuit.



Nota Bene : n'oubliez pas de consulter aussi, sur cet ouvrage, la fiche que lui a consacrée Elisabeth, à la page 2 de ce post.

Une Vieille Maîtresse - Jules Barbey d'Aurevilly

Préface, Chronologie, Notes & Variantes, Bibliographie : Jacques Petit

ISBN : Non Indiqué

Extraits
Personnages


Cette "Vieille Maîtresse" n'est pas, nous le savons, le premier roman de Barbey d'Aurevilly mais assurément, c'est le premier qui arbore sa marque sans complexe aucun. Sur la route éreintante de l'écriture, l'auteur a peiné, trébuché, il est tombé aussi et il a, bien entendu, remis maintes et maintes fois, sur le métier avide et jamais satisfait, le style qu'il sentait vibrer en lui depuis toujours. Et le miracle s'est accompli : ce style, il a réussi non pas à le domestiquer - ses soudains emportements à bride abattue, sa causticité larvée, ses éclats de préciosité hautaine, il les conservera jusqu'à la fin, pour le meilleur comme pour le pire - mais à l'empêcher de fuir sous sa plume, de se dérober à sa vision cynique et furieuse de l'âme humaine. C'est ce style sans pareil, si aisément reconnaissable pour tout amateur de littérature que peut l'être, dans un tout autre genre, celui d'un Céline ou d'un Simenon, qui, malgré les longues et minutieuses descriptions, malgré les états-civils plus échevelés les uns que les autres, malgré le mélodrame indécrottable dans lequel l'oeuvre plonge ses racines têtues, malgré même les idées religieuses, fortement teintées de jansénisme, de l'auteur, et malgré un parisianisme parfois outré, charme et captive le lecteur. Il nous donne foi dans les paysages dépeints, dans les passions exprimées et dans les chutes élégantes et sans espoir : veut-on s'éloigner de Barbey, qu'il nous ramène à lui - on peut en faire l'expérience avec "Ce Qui Ne Meurt Pas", roman languissant, dans la veine de "L'Amour Impossible" mais en plus mûri et fort de toute la science accumulée par l'auteur en matière d'écriture, dont on cherche frénétiquement à se détacher au plus vite mais que, toujours sous l'enchantement, on lit jusqu'au bout.

"Une Vieille Maîtresse" reprend le classique triangle amoureux déjà étudié et réétudié par Barbey sous tous les angles mais les personnages ont cette fois dépassé le stade de la silhouette ou de la marionnette creuse que l'on fait volter et virevolter avec plus ou moins de conviction dans un décor esquissé. Il y a d'abord Vellini, la "femme fatale", celle par qui le scandale arrive et demeure, Vellini, petite, olivâtre, maigrelette et sans réelle beauté, Vellini, la brune Espagnole pimentée d'Andalousie qui a uni son sang à celui de son amant, Vellini qui, selon ses propres certitudes et superstitions, a ainsi créé entre eux un lien qui ne se peut rompre. Même quand elle n'est pas physiquement présente, Vellini s'impose à chaque page. A travers elle, c'est le Destin qui s'exprime ici, mais un Destin qui ne peut lui-même échapper à sa propre et implacable loi. Vellini, tout à la fois séduisante et redoutable, faite semble-t-il d'un seul bloc mais d'un bloc aux mille nuances, souvent incompréhensible, y compris pour elle-même - Vellini qui fait subir mais qui subit aussi. D'ailleurs, longtemps, le texte porta tout simplement son nom : "Vellini."

Cette femme forte, qui ne se laisse jamais détourner de son but, a pour amant un dandy libertin, Ryno de Marigny, qui, en bon dandy abonné à la pose de l'ennui, a déjà essayé de rompre avec elle. "Plus rien de physique, surtout !" a-t-il dit et répété. Mais en vain. Comme le lecteur s'en revient à Barbey, Marigny s'en revient toujours à Vellini - et la fin du roman, impitoyable dans sa constatation cynique, nous le prouvera largement. Pourtant, quand il tombe amoureux de Hermangarde de Polastron, blonde, jeune et superbe créature qu'il a croisée dans les salons qu'il fréquente, Marigny se dit que cette fois, c'est la bonne. Il déclare à une Vellini infiniment plus sceptique que tout est réellement fini entre eux et il court se marier.

Hermangarde est, comme il se doit, l'antithèse parfaite de Vellini, en tous cas physiquement et sur le plan de l'éducation reçue. (Sur le plan de la naissance, par contre, Vellini n'a pas beaucoup à lui envier mais je vous laisse découvrir pourquoi.) Mais les deux femmes ont en commun une passion sans limites pour Marigny, une passion qui, pour l'une comme pour l'autre, ne s'éteindra jamais.

Il ne faudrait pas oublier d'évoquer les "seconds rôles", plantés de façon magnifique par un Barbey qui n'est pas loin de les laisser "casser la baraque" - pour peu que ce trio d'aristocrates bon teint, rescapés d'une XVIIIème siècle finissant, nous permette cette expression un peu triviale. La marquise de Flers tout d'abord : elle a connu les bals de Marie-Antoinette aussi bien que l'ombre luisante de sang de la guillotine, elle n'ignore rien de ce que peut dissimuler le mot "libertinage" et elle a, comme nombre de personnes de son siècle, une grande ouverture d'esprit. Marigny la prend par la franchise en lui racontant l'étrange histoire de sa relation avec Vellini et Mme de Flers, se laissant prendre elle aussi à la sincérité du dandy (quand il assure avoir rompu, Marigny ne ment pas : il y croit aussi fort qu'il croit en sa nouvelle paire de bottes), lui accorde la main d'une petite-fille qu'elle voudrait pourtant tenir à jamais éloignée du malheur. Puis Mme de Mendoze : amie intime de la marquise, elle est née au même siècle, elle a traversé les affres de son agonie et la curieuse comédie des deux Restaurations mais, en tous cas au début, elle se montre plus réservée envers M. de Marigny avant de se laisser elle aussi séduire par la sincérité apparente de son amour. Enfin, le dernier en piste mais non le moindre, l'étonnant, l'excellent vicomte de Prosny, ancien galant de Mme de Flers et qui tient, durant tout le roman, le rôle de la Gazette vivante ou du Concierge A Qui Rien N'Echappe. C'est que, lorsqu'ils s'y mettent, les hommes font, en matière de commérages et de curiosité indiscrète, bien mieux que les femmes les plus avisées.  

En toile de fond, bien plus réelle que les salons parisiens fréquentés par nos héros, la côte normande, essentiellement vue de l'automne et de l'hiver, une côte spectrale, hantée par les vents, la pluie et les légendes locales, où Vellini, puis Hermangarde s'en vont errer tour à tour, luttant contre les éléments déchaînés et la nuit qui n'en finit pas, dans leur quête effrénée, incontrôlable de leur boussole commune : Marigny.

"Une Vieille Maîtresse", à bien y regarder, c'est du mélo à l'état pur. Mais Barbey est comme Balzac : il nous attire, nous accroche, nous séduit aussi sûrement que sa Vellini. Et on lit, on lit, on ne peut pas plus renoncer à tourner les pages qu'on ne renoncerait à respirer. On passe bien sur quelques maladresses et quelques exagérations - elles aussi font partie de Barbey, on ne va pas le trahir en les lui reprochant. Sous nos yeux fascinés, l'écrivain normand assemble, mêle et démêle fils et récits. Ces derniers s'emboîtent l'un dans l'autre avec une précision de boîtes gigognes, un narrateur suit l'autre sans que le lecteur en soit déstabilisé un seul instant : c'est du grand art, la libération d'un homme qui, pour la première fois, maîtrise la force qui l'habite et le pousse à écrire.

La Bague d'Annibal - Jules Barbey d'Aurevilly

Préface, Chronologie, Notes & Variantes, Bibliographie : Jacques Petit

ISBN : Non Indiqué

Extraits
Personnages



Résolument autobiographique, ce texte, scindé en une foule de mini-chapitres ou alors de stances - mais des stances en prose - met un point final à la liaison impossible que Barbey entretint dans sa jeunesse normande avec sa cousine Louise.
Les familles, dans leur ensemble, étaient contre l'idée de tout mariage entre ce garçon qui n'avait pas encore une vision bien nette de ce qu'il allait faire dans la vie et cette fille sage, promise dès la naissance à un avenir aussi paisible que bourgeois. Les jeunes gens semblent pourtant avoir osé aller plus loin que l'amour platonique et on prétend même que, alors que Barbey vivait à Caen, Louise se cachait pour se rendre chez lui. Vérité ou fantasme, la fin de l'intrigue fut douloureuse : Louise se maria bien sagement et Jules se retira dans son coin, léchant ses plaies et rêvant de gloire littéraire. Si la première ne fut pas, en définitive, si perturbée qu'on eût pu s'y attendre, le second, en revanche, ne s'en remit jamais tout à fait.

Pour cette incarnation-ci du dandy, l'écrivain, aveuglé par la jeunesse et probablement par ses goûts naturels - il est vrai que, quand on vous baptise Jules-Amédée, on doit se sentir marqué pour la vie    - s'est choisi le fabuleux alias d'Aloys de Synarose - non, ce n'est pas une défaillance de votre ordinateur et inutile de prendre rendez-vous chez un ophtalmologue, c'est bien le nom du héros.    Louise, pour sa part, s'est muée en une Joséphine assez bêtasse et cependant assez finaude quand ses intérêts sont en jeu, très coquette bien sûr et, pour couronner le tout, ardente admiratrice de Mme de Staël. Dans les parages, attendant l'heure de Vénus, rôde le futur époux en titre, un certain Baudoin d'Artinel, dont la silhouette bedonnante et le crâne semi-chauve n'ont rien de bien romantiques. Fort heureusement, au contraire d'Aloys, ce monsieur a des rentes.

S'ouvre alors un petit ballet, fait de déclarations passionnées et de piques tout aussi furieuses entre Joséphine et Aloys tandis que, en coulisses, Baudoin se répète que cette jeune Joséphine est vraiment bien mignonne - de plus, côté héritage, elle a des espérances. Et ce qui devait arriver arrive : Louise finit par se ranger à l'opinion de sa famille et elle choisit d'Artinel. Barbey se livrant ici à un règlement de comptes dans les formes les plus cruelles, l'héroïne va jusqu'à attirer d'Artinel dans sa chambre en le faisant passer par le balcon : c'est un peu Roméo et Juliette avec la rouerie de Joséphine et les rhumatismes du pauvre Baudoin en plus. Qui pis est, Aloys, tapi dans l'ombre, ne perd rien de l'incroyable ascension de son heureux rival.

Heureux, jusqu'à quand ? ... Car avec une épouse si avisée ...

Oeuvre un peu biscornue, oeuvre que, à sa parution en feuilleton, dévora, dit-on, la bonne société de Caen, pressée de mettre des noms de scandale sur tel ou tel personnage "à clef", "La Bague d'Annibal" est elle aussi un bien joli exercice littéraire, au ton plaisant et caustique, avec une pointe de ténèbres byroniens qui risque de ne guère toucher le lecteur français. A lire. Mais seulement quand vous en aurez le temps.

L'Amour Impossible - Jules Barbey d'Aurevilly

Préface, Chronologie, Notes & Variantes, Bibliographie : Jacques Petit

ISBN : Non Indiqué

Extrait
Personnages




Avec "Ce qui ne meurt pas", roman lui aussi de sa jeunesse mais qu'il retravailla dans son âge mûr, "L'Amour Impossible" est, en tous cas à mon sens, le moins bon des textes romanesques de Barbey. L'écrivain avait sous-titré son oeuvre "Chronique Parisienne" et, en définitive, c'est bien là que gît le problème.

"L'Amour Impossible" met en scène un dandy de vingt-sept ans, l'éternel dandy dont on sait combien il est cher au coeur de l'auteur, répondant ici au joli nom de marquis de Maulévrier (je vous épargne le prénom   ) et par ailleurs amant irrésistible, aux pieds duquel s'abandonnent les plus belles femmes du monde. Pour l'instant, Maulévrier est celui de la ravissante Mme d'Anglure, laquelle, à l'heure où commence notre récit, s'est retirée à la campagne pour une raison qui, je vous l'avoue, m'échappe complètement.    De toutes façons, ce n'est que provisoire : les deux amants doivent se retrouver très vite et leur romance prospérer. Seulement, Maulévrier, qui s'ennuie vite semble-t-il - l'ennui, attitude et même posture on ne peut plus caractéristique du dandy - s'impose peu à peu auprès de la marquise de Gesvres, amie de Mme d'Anglure et femme, cela s'entend, d'une grande beauté, dont le mari occupe un poste dans la diplomatie. Pour l'heure, M. de Gesvres est retenu à Pétersbourg et, soyons francs, sa conjointe n'en a pas grand chose à faire. Il faut bien dire que cette femme, toujours très belle malgré l'âge qui avance - elle a cinq ans de plus que Maulévrier - est réputée n'avoir jamais connu ni la passion du coeur, ni les plaisirs des sens. Une vraie gageure, on s'en doute, pour un dandy comme Maulévrier.

Une liaison débute, très particulière et très verbeuse - et croyez-moi, question verbosité, je suis une authentique spécialiste !   Hélas ! en dépit des prétentions de Maulévrier, elle est vouée à l'échec le plus lamentable car il est bien vrai que Mme de Gesvres ne ressent rien. Tout au plus un frémissement, par-ci, par-là mais toujours au-dessus de la ceinture même si jamais dans la région du coeur. Au-dessous de la ceinture, c'est pour ainsi dire le néant absolu et le beau dandy a beau s'entêter, rien n'y fait. Maulévrier s'obstine pourtant et, sans aucun égard pour une malheureuse qui, elle, l'aime éperdument et le désire tout autant, laisse tomber Mme d'Anglure ainsi qu'il le ferait d'une paire de gants défraîchie. La pauvre finira par en mourir de chagrin sans que son ancienne amie ni son ancien amant ne parvienne l'un ou l'autre à comprendre comment l'Amour, en certaines circonstances et chez certaines natures prédisposées, ça peut mener au tombeau.

Avec une amoralité aussi infâme que délicieuse, Mme d'Anglure est-elle à peine refroidie que le lecteur incrédule voit Mme de Gesvres et M. de Maulévrier s'en aller pour ainsi dire main dans la main ... acheter des gants, je crois, ou alors des rubans. Il n'y a plus rien de physique entre eux, encore moins d'amour mais disons qu'une sorte de sympathie s'est instaurée entre ces deux créatures à sang froid : elles se sont reconnues de la même espèce et cela leur suffit pour goûter à ce qu'il faut bien appeler le bonheur, un bonheur particulier et égoïste certes mais le bonheur tout de même.

L'analyse des relations entre les héros est très fine, pour ainsi dire brodée au petit point : on songe parfois à Proust au sommet de son art. Mais l'ensemble reste horriblement "parisien" et artificiel. Malgré tous les efforts de leur créateur, aucun membre du trio ne parvient à "décoller", à révéler une personnalité réelle et surtout crédible, à se détacher en pleine lumière. Au mieux, Gesvres et Maulévrier forment un couple de narcissiques monstrueux mais totalement dénués d'intérêt parce qu'ils le sont sans aucune méchanceté tandis que la pauvre d'Anglure fait plus figure d'une incroyable nunuche que d'une victime romantique. Telles quelles, ce sont de merveilleuses marionnettes, qui débitent le discours imposé par un Barbey perdu et comme obsédé par sa "chronique parisienne" mais qui, ce faisant, ne donnent pas un seul instant l'impression de songer vraiment à la signification de ce qu'elles racontent.

Pour les amateurs de Barbey, cet étrange triangle amoureux préfigure en fait celui qui hantera très vite le reste de l'oeuvre : deux femmes tourbillonnant autour d'un homme qui les aime et les repousse tour à tour. Simplement, l'écrivain n'en est qu'au tracé des silhouettes. Sa vision, lui qui l'aura si souvent tourmentée, écorchée, somptueuse, est ici aussi plate que la morne plaine de Waterloo chantée par Hugo - auteur dont Barbey incendiera un jour, et non sans raison, les pesants, indigestes et trop angéliques "Misérables". Et pour une fois, aucun soupçon de fantastique, rien de cette atmosphère inimitable qui signe tant de textes de Barbey, du plus modeste au plus achevé.

Mais un très bel exercice de style, c'est certain. A ne réserver cependant qu'aux inconditionnels.

Léa - Jules Barbey d'Aurevilly

Préface, Chronologie, Notes & Variantes, Bibliographie : Jacques Petit

ISBN : Non Indiqué

Extraits
Personnages


Voilà une nouvelle que Poe eût adorée, dans laquelle, osons le rapprochement jusqu'au bout, il eût reconnu (avec quelle délectation !   ) quelques uns de ses sinistres et bien-aimés paysages : la corruption minant le fruit si beau, si tentant, de l'intérieur même de sa beauté, la Mort, insensible, fauchant l'être chéri par la faute de celui-là même qui ne l'aime peut-être pas mais qui, à coup sûr, le désire, la fascination, brutale, impulsive, incontrôlable quoique non clairement exprimée, conventions obligent, envers la nécrophilie - et l'inceste fraternel - et enfin la chute vertigineuse, qui fixe les personnages, à jamais atterrés et tremblants devant le drame, dans ce jardin où le soleil vient de succomber sous les assauts sournois d'une nuit qui emporte tout.

Signalons que Barbey, même s'il fut déçu par l'accueil de la critique, reconnaissait à sa "Léa" quelque chose de "monstrueux". Sans doute avait-il une conscience exacte de tout ce que recelait de lui cette oeuvre de jeunesse qui, en dépit des arabesques du style, apparaît au lecteur contemporain, selon la formule consacrée, absolument "brute de décoffrage." Tout Barbey d'Aurevilly tient dans "Léa" et avant tout les innombrables contradictions de cet écrivain dandy, monarchiste et résolument, ardemment, fiévreusement catholique même si, à l'époque où il écrivit ce texte - dans les années 1833/35 - il n'avait pas encore effectué son éclatant retour au sein du giron de la Sainte Eglise Apostolique et Romaine. Dans "Léa" sulfurent aussi toutes les ténèbres de Barbey, ce Barbey qui ne pouvait croire en la puissance divine sans croire aussi à celle de l'Ange déchu et qui, après quelques années d'apprentissage, parviendra à les récupérer et à les transformer en un art exceptionnel de la suggestion fantastique, cette "patte" à la fois féline et grandiose dont il a marqué ses meilleures productions, dont "L'Ensorcelée" bien sûr, avec ses non-dits qui laissent la part belle à l'imagination du lecteur mais aussi des nouvelles comme ce joyau fabuleux et magnifiquement turpide intitulé, avec une désinvolte simplicité, "Les Dessous de Cartes d'Une Partie de Whist."

Le texte de "Léa" est bref, à dix-mille lieues des longueurs habituelles à l'écrivain, et fait preuve d'une assurance dans le trait et la détermination qui fait encore défaut au "Cachet d'Onyx". Quant à l'histoire, elle se résume assez facilement : un frère et une soeur grandissent auprès d'un orphelin que leur mère a recueilli ; les deux garçons croissent en force et en beauté, la fille seulement en beauté car un trouble cardiaque mine sa santé à partir de la puberté ; devenus adultes, les deux jeunes gens entament leur tour d'Europe, si commun à l'époque pour les rejetons de familles aisées, mais doivent revenir brusquement d'Italie, à l'appel de la mère qui voit sa fille dépérir de plus en plus. Et c'est là que se noue le drame : le fils adoptif se prend d'un désir violent - qu'il nomme "amour" - pour celle auprès de qui il a été élevé en quasi frère. Et, en dépit des mises en garde de la mère, qui se prive elle-même d'exprimer avec trop de vigueur son amour ou ses joies devant son enfant, l'ingrat se laisse dominer par son démon ...

La chute, d'une brutalité ciselée au souffre, coupe le souffle. On attendait bien quelque chose dans ce goût-là, mais tout de même ...

"Léa", de Jules Barbey d'Aurevilly : un texte rare, qu'il faut connaître. Ne vous laissez pas égarer par les invraisemblables prénoms dont l'écrivain, jusqu'au bout, affublera ses personnages, pas plus qu'aux méandres de la mise en situation : "Léa" a la même cruauté que la "Bérénice" de Poe - et croyez-moi, ce n'est pas peu dire.



Nota Bene : A lire aussi sur cet ouvrage, un peu plus bas, page 3 de ce post, la fiche que lui a consacrée Lydia.

Le Cachet d'Onyx - Jules Barbey d'Aurevilly

Préface, Chronologie, Notes & Variantes, Bibliographie : Jacques Petit

ISBN : Non Indiqué

Extraits
Personnages



Il est toujours émouvant - mais aussi ô combien instructif et encourageant - de lire les premiers textes d'un écrivain, surtout s'il a la réputation que parvint à se forger, à force d'un travail constant sur ses tendances au Romantisme le plus échevelé, Jules-Amédée Barbey d'Aurevilly.

De cette courte nouvelle qu'est "Le Cachet d'Onyx", on retient que la "patte" - ou plutôt la "griffe" - de Barbey est là, tout au fond, sous les excès d'un style ampoulé, alambiqué et pourtant survolté que le jeune auteur de vingt-trois ans a encore plus envie d'étaler que de maîtriser. Ce texte, Barbey y tient : c'est une sorte de revanche sur l'un des grands amours de sa vie, Louise du Méril, née Ango - la Maria de la nouvelle - et c'est, bien entendu, une histoire horrible - surtout pour l'époque - que l'écrivain ne se résoudra jamais à publier de son vivant.

Le thème est mondain, voire superficiel comme le seront encore "La Bague d'Annibal" et "L'Amour Impossible." Un jeune dandy, Auguste Dorsay, qui s'est peu à peu détaché de sa maîtresse, Hortense de ***, laquelle lui vouait pourtant un amour sincère, se laisse persuader par ses amis et compagnons de libertinage que la jeune femme a repris un amant. Et dans un contexte un peu abracadabrant - je n'ai pas encore compris comment il réussissait à s'introduire, de nuit, chez la malheureuse - soudain pris d'un accès de jalousie réellement perverse, Dorsay "marque" la jeune femme d'un cachet d'onyx passé au feu. Non sur l'épaule - on n'est pas dans le "Forfaiture" de Cecil B. de Mille  Wink  - mais en un endroit que Barbey ne nomme pas mais que tout lecteur connaissant un peu son Sade devine immédiatement.

En effet, plus que celle de Byron, l'influence du Divin Marquis est ici manifeste. Le lecteur qui a déjà tâté du Barbey ne s'en étonnera guère tant son génie, qui mêle étroitement le sexe, la jalousie et la passion à un fantastique souvent glauque - relisez "Le Rideau Cramoisi" ou encore "Le Bonheur dans le Crime" - aime les situations exacerbées, à la limite extrême d'un sadisme le plus souvent, il est vrai, intellectuel que physique.

A lire. Avec, d'ailleurs, déjà, cette délectation indicible que l'amateur goûte en parcourant les textes majeurs de Barbey d'Aurevilly.

Eldorado - Laurent Gaudé

ISBN : 9782290006542


Oui, je sais. Vous vous dites déjà : "Ouh ! là, pas d'extraits annoncés, par même un tout petit ! C'est grave ! ..."  Mr. Green Alors, je précise tout de suite :

1) que je n'ai rien contre Laurent Gaudé dont j'ai aimé "La Mort du Roi Tsongor" et dont j'ai encore dans ma PAL "Le Soleil des Scorta" et "La Porte de l'Enfer" ;

2) que la lecture de son "Eldorado" avait été prescrite par l'EN (!!) aux élèves de Seconde dans le lycée de ma cadette, sans quoi je n'aurais jamais eu ni l'idée, ni le courage de me coltiner un tel pensum     ;

3) et que je tire tout de même mon chapeau à l'auteur   pour avoir réussi à slalomer non sans grâce entre l'"angélisme" classique et la consternante bien-pensance auxquels incite, en notre triste époque, le thème qu'il avait choisi - tout au moins quand on ne veut pas se faire traîner en justice par certaines associations dont je ne citerai pas les noms parce que ce serait leur faire trop d'honneur.  

Le problème, je pense, c'est que nous devons tous payer des impôts (surtout à notre époque   ) et que ce doit être pour cette seule raison que Gaudé a commis cette cho ... ce roman - il faut bien vivre !  lol!

Vous êtes prêts ? ... Bon, on y va, alors.  

Il y a de cela bien longtemps, en une époque où les religieux, pour ne citer qu'eux, croyaient encore dur comme fer que la Terre était plate, un certain Christophe Colomb - dont le portrait réalisé par Sebastian del Plomo présente une ressemblance criante, soit-dit en passant, avec les traits de l'irremplaçable et à jamais regretté Coluche (si vous ne me croyez pas, voyez ici) - s'en fut sur les mers et prouva à tous qu'ils se trompaient et que non, la Terre n'était pas plate. Aussitôt, il se trouva des monarques, des prêtres, des généraux, des mercenaires et des aventuriers pour s'en aller vers les nouvelles terres acquises par Colomb à la couronne d'Espagne et une légende courut tout aussi vite : dans ces contrées lointaines, il existait des villes prodigieuses, entièrement faites d'or, d'argent et de métaux précieux. D'où le surnom d'"Eldorado" - je ne vous fais pas la traduction - qu'on donna à ces pays mystérieux, peuplés entre autres d'"Indiens" qui offraient régulièrement en sacrifice à leur dieu de la guerre, le grand Huitzlipotchli, le coeur encore palpitant d'innombrables prisonniers ... S'il y avait certes beaucoup d'or dans les nouvelles colonies espagnoles, il n'y eut bien sûr jamais de ville intégralement bâtie à partir du précieux métal et nombreux furent ceux qui s'embarquèrent dans la certitude de cet "Eldorado", pour revenir de leur voyage - quand ils en revenaient - aussi pauvres qu'ils étaient partis et la désillusion amère au coeur.

Aujourd'hui, l'Eldorado, c'est l'Europe et, de façon générale, le monde occidental. Les malheureux bourrés d'illusions viennent d'Orient, en particulier d'Afrique et ils sont, il faut bien l'avouer, aussi sûrs et certains de découvrir chez nous l'Eldorado que les aventuriers espagnols et portugais du temps jadis l'étaient d'aborder un jour dans leurs merveilleuses villes aux murailles d'or pur. Je n'évoquerai pas les ravages que ce mythe d'une Europe où tout le monde est riche et où l'on n'aperçoit aucun sans abri dans les rues, a fait, fait et fera encore de part et d'autre de la Méditerranée : si vous prenez vos informations comme moi sur le Net - et non dans les medias aux ordres - vous les connaissez par coeur.   

Laurent Gaudé a donc décidé de s'attaquer au sujet en tentant, non sans courage, d'éviter le manichéisme. A-t-il réussi ? Pas avec moi, en tous cas mais il est vrai que j'ai un mauvais fond.

Disons déjà, pour commencer, qu'un sujet de cette importance ne peut se traiter en 219 pages : trop de ramifications, trop de détresse humaine, trop de questions (sociales, culturelles, historiques, etc ...) soulevées. Là où il faudrait une fresque puissante et protéiforme, Gaudé nous donne une miniature appliquée et réductrice. Les chapitres impairs sont consacrés au parcours spirituel de Salvatore Piracci, l'un de ces gardes-côtes qui arrêtent les immigrants clandestins (ou plutôt tentent de le faire) à Lampedusa, les pairs à celui de Suleiman, un jeune Noir islamisé qui, poussé par son frère, tente de rejoindre l'"Eldorado." A un certain moment, les routes des deux hommes vont se croiser et ce sera un peu grâce à Piracci - qu'il aura pris d'ailleurs pour Massambalo, esprit protecteur - que Suleiman ne perdra pas tout espoir.

Parce qu'il faut que je vous explique que Piracci, en pleine crise morale et spirituelle, est pris tout d'un coup de l'idée parfaitement stup ... admirable   de tout quitter pour se rendre, sans papiers, sans argent, sans RIEN, en Afrique du Nord. Tout ça dans sa petite barque de pêche, celle qu'il avait chez lui, à Catane. C'est que le pauvre homme ne voit plus du tout de sens de sa vie : toute cette invasion de pauvres hères qu'il ne parvient ni à endiguer, ni à contrôler, il ne la supporte plus. Tous les jours, ou presque, ça recommence et il ne compte plus ceux qu'il a arrêtés plusieurs fois parce que, même s'ils sont renvoyés dans leur pays d'origine, ils  s'entêtent à essayer et réessayer toujours. Le mythe fabuleux de l''"Eldorado", y a pas à dire, a la vie dure.  

Bien que Gaudé n'insiste guère sur ce point, Piracci est, sans conteste, une espèce de personnage christique que nous autres, Occidentaux, pouvons être fiers de compter parmi nous. (Eugène Sue aurait pu le mettre dans ses romans, c'est dire.)     Tellement bien d'ailleurs que certains esprits moqueurs le jugeront dénué de toute crédibilité mais passons.   De l'autre côté, Suleiman est jeune et sans expérience, avec les illusions qui vont à cet âge mais attention, lui aussi, c'est un type bien. Gaudé fait très fort dès le départ en nous expliquant que Jamal, le frère de Suleiman, a contracté le Sida et préfère en conséquence ne pas suivre son cadet, persuadé qu'il est de finir à sa charge sur cette route si longue et si dangereuse. (Bien entendu, c'est avec des prostituées noires, de sexe exclusivement féminin, que Jamal a contracté le Sida. Apparemment, il ne connaissait pas l'usage des préservatifs ou alors, ceux-ci étaient contraires à sa religion, à sa culture et plus encore à son plaisir.) Mais à part ça, il faut le dire, Jamal aussi est un type drôlement bien.  Mr. Green 

Abandonné à ses seules ressources, Suleiman va rencontrer toutes sortes de gens qui eux, ne sont pas bien du tout, des malhonnêtes infâmes qui - la chose par contre m'a beaucoup étonnée avant de m'intriguer encore plus    - sont tous soit libanais, soit arabes, soit noirs.   Absorbé dans sa quête christique et son "pèlerinage aux sources", Piracci rencontrera d'ailleurs à peu près les mêmes. Tenez-vous bien : j'ai eu beau faire, je n'ai trouvé aucun Occidental impliqué dans ces ignobles trafics (il doit pourtant y en avoir mais Gaudé a sans doute tenu à ne pas compliquer les choses ... Wink ) Certes, il y a les gardes-côtes italiens mais après tout, ce ne sont que des militaires qui exécutent la mission qu'on leur a donnée et Gaudé ne les critique pas un seul instant. Il est bien moins aimable pour leurs homologues marocains et, si cela déplaira sans nul doute à certains, moi, je l'avoue, j'ai apprécié.  

Néanmoins, toute cette histoire, ces voyages initiatiques entrecroisés (celui de Suleiman qu'on peut comprendre et celui de Piracci, dont on met longtemps à comprendre la signification réelle) la légende de Massambalo, les sables du désert, les invocations à Dieu en diverses langues, tous ces "frères" qu'on échange à tout-va alors qu'on n'a jamais gardé les chèvres ensemble,   le sida qui s'attaque au pauvre Jamal parce qu'il a péché, le non moins pauvre Suleiman, obligé de voler l'un de ses compagnons pour poursuivre son voyage, les "méchants" absolument imbuvables (il y a même une femme parmi eux, vous vous rendez compte ?  et elle n'est même pas voilée ! ) et la quête spirituelle de Piracci, avec toutes les questions qu'elle suppose ... tout cela, je le dis poliment, ne m'a pas accrochée. Pour résumer les choses avec simplicité quoique de manière un tantinet triviale : ça m'a même gavée grave.    Et puis, que voulez-vous, j'avais fini par comprendre.

Par comprendre que Piracci s'offre en sacrifice - ben oui, il meurt, à la fin, ne me dites pas que vous ne l'aviez pas deviné ?   - pour le salut de nos péchés, à nous, Européens et Occidentaux.


Remarquez, c'est fait de manière assez subtile et ça reste en filigrane : Gaudé est un écrivain trop intelligent pour tomber dans l'"angélisme" banal. Peut-être aussi n'y croit-il pas plus que vous ou moi, aux bienfaits de l'"angélisme." Peut-être cela le gêne-t-il un peu aux entournures, peut-être a-t-il cherché, avec sincérité mais aussi avec une prudence regrettable, une autre solution, une sorte de "réconciliation" de deux civilisations dans le sacrifice volontaire, complètement halluciné et bien entendu symbolique d'un personnage de fiction. L'ennuyeux, c'est qu'il manque quelque chose - l'audace pour l'auteur d'aller jusqu'au bout des sa pensée intime peut-être ? Plus embêtant encore, malgré les efforts de Gaudé, on sent bien que la balance qu'il s'entête à vouloir impartiale risque de basculer, et toujours du côté habituel dans ce genre de récits. Et puis quelle idée déconcertante, je le répète, de n'imaginer pour un sujet si complexe, qu'une intrigue minimaliste, avec des personnages peu fouillés, voire carrément stéréotypés  ...   

En bref, "Eldorado" constitue une jolie tentative de traiter un sujet extrêmement difficile. Une tentative hélas ! bien timide, rouge de confusion, qui s'auto-censure elle-même avec son "message" limite prêchi-prêcha en toile de fond, une tentative qui biaise et ne convainc personne. En tous cas, ni les réalistes, ni les cyniques. Maintenant, si vous êtes "fleur bleue", "Eldorado", en dépit de ses "méchants" innommables, comblera peut-être vos attentes. Seulement, par pitié, si vous ne devez lire qu'un seul roman de Gaudé, fuyez celui-là !