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mercredi 1 octobre 2014

Murakami Haruki

12 janvier 1949, Kyôto (Japon) : naissance de Murakami Haruki, nouvelliste & romancier.

Fils d'enseignant, il s'inscrit, après ses études secondaires, à l'Université de Waseda, section Arts théâtraux. Après l'obtention de son diplôme, il tente de devenir scénariste tout en assurant le quotidien en gérant un bar de jazz à Tôkyô.

En 1979, son premier roman, "Ecoute le chant du vent", qui doit beaucoup à son expérience de la vie nocturne tôkyôïte, sort au Japon et reçoit le prix Gunzo.

Le succès s'installe définitivement dans sa vie avec, trois ans plus tard, "La Course Au Mouton Sauvage", où se mêlent onirisme et réalisme, le tout mâtiné de fantastique.

La relative aisance financière ainsi acquise lui permet de prendre son temps pour visiter l'Europe (avec d'importantes escales en Italie et en Grèce) et les USA. Il enseignera même un temps la littérature japonaise à l'Université de Princeton.

En 1995, il revient vivre au Japon et rédige une suite de nouvelles regroupées dans "Après le Tremblement de Terre" et inspirées à la fois par l'attentat au gaz sarin de la secte Aum et par le tremblement de terre de Kobé.

Parmi ses livres les plus célèbres, on n'oubliera pas de citer "La Ballade de l'Impossible", dont le thème central est le suicide, thème bien connu dans l'empire nippon, "Chroniques de l'Oiseau à Ressort" qui, sans renier la veine fantastique, fait une plus large part à l'Histoire japonaise, "Kafka sur le Rivage" bien sûr et, en 2004, "Le Passage de la Nuit", qui imagine un cosmos ne servant en fait que de prison pour l'homme.

Aussi influencé par l'Occident (ce qui explique en partie son succès international) que par l'Orient, Murakami Haruki forge, à travers romans et nouvelles, un univers dominé par la mélancolie et un fantastique s'appuyant sur un réalisme qui, brusquement, sans sommation d'aucune sorte, se met à dérailler insidieusement. (En ce sens, il est très proche des Surréalistes.) Il y a, chez cet auteur, quelque chose de profondément désenchanté et angoissé qui ne peut que frapper le lecteur, à quelque culture qu'il appartienne. Ce qui ne signifie pas pour autant que l'oeuvre de Murakami Haruki soit dépourvue d'humour, bien au contraire : il suffit de lire "La Course au Mouton Sauvage" pour s'en rendre compte.


Signalons que l'auteur japonais est également un grand traducteur d'écrivains anglo-saxons parmi lesquels Scott Fitzgerald, John Irving et Raymond Carver.

Tanizaki Jun'ichirô (II)

Désormais très demandé dans le monde de l'édition, Tanizaki se lance dans une production endiablée. En deux ans et demi, il publie dix-huit ouvrages et fait paraître cinq recueils de ses textes. L'argent rentre mais les relations familiales se dégradent. Le nouvel écrivain entend mener la vie bohème des artistes-nés. Il fréquente les maisons de thé et les quartiers des plaisirs et vit dans un état de surexcitation quasi-permanente.

En mai 1915, il fait cependant un effort pour se ranger. Il épouse Chiyo Ishikawa, une jeune geisha de dix-neuf ans. Une fille, Ayuko, naît quelques mois plus tard. Mais Tanizaki est loin d'être un père idéal, à vrai dire, il ne supporte pas l'enfant. En outre, il s'intéresse d'un peu trop près à sa belle-soeur, Seiko, qui vit avec eux. A ce singulier triangle amoureux, s'ajoute bientôt le poète lyrique Haruo Satô, qui, de son côté, tente de séduire Chiyo.

Cette situation sulfureuse perdurera près de quinze ans.
En 1930, Tanizaki fera annoncer dans les journaux la "cession" de son épouse, Chiyo, en faveur de son ami, Haruo Satô. Le monde artistique et littéraire, pourtant peu renommé pour sa pruderie, est choqué ...

Durant ces quinze années, Tanizaki a bien sûr poursuivi et perfectionné son écriture. Il n'a pas renoncé au rythme de production infernal qui le caractérisait depuis ses premiers succès. Romans, nouvelles, essais, pièces de théâtre et scénarios de cinéma, tout lui est bon. Et, tandis que les nationalismes s'exaspèrent un peu partout dans le monde, ses personnages se déchaînent dans des relations de plus en plus glauques, se trahissent les uns les autres sans aucun remords et s'entretuent sans se poser une seule question. Ce ne sont pas pour autant des monstres, nous affirme leur père : ils sont humains, c'est tout.  


Depuis le tremblement de terre qui a dévasté Tôkyô en 1923, Tanizaki vit à l'ouest du Japon, dans la région Kyôtô-Osaka-Kobe où il situera un certain nombre de ses romans, dont "Quatre Soeurs." Après son divorce avec Chiyo, il se remarie avec Tomiko Furukawa, une journaliste de vingt-et-ans sa cadette - il a quarante-cinq ans. Quatre ans plus tard, nouveau divorce et troisième mariage, avec celle en qui il voit sa muse, Matsuko Nezu.

La fin des années vingt et les années trente sont semées d'ouvrages d'une qualité exemplaire : "Manji / Svastika" et "Le Goût des Orties" en 1928, "Rangiku monogatari / Chrysanthème dans la tourmente" en 1930 et, pour la très agitée année 1931, "Yoshino" et "Mômoko monogatari / Le Récit de l'Aveugle." Toutes ces oeuvres ont en commun un narrateur à qui revient la tâche d'entraîner le lecteur au coeur du récit, un récit non linéaire puisqu'y interviennent extraits de journaux, photographies, témoignages tantôt historiques, tantôt fabriqués.

"Ashiraki / Le Coupeur de Roseaux"
, qui reprend le thème des deux soeurs amoureuses du même homme - un thème que Tanizaki connaissait bien - date de 1932. Le très célèbre "Neko to Shôzô to futari no onna / Le Chat, son maître et ses deux maîtresses" est un peu plus vieux (1936) et forme dans cet univers hanté par le sexe et le drame une réjouissante bulle de gaieté et d'humour. 


 A l'approche de ses cinquante ans, Tanizaki se lance dans une entreprise mémorable : il décide de traduire en japonais moderne ce véritable monument de la littérature nippone qui s'intitule "Genji monogatari / Le Dit de Genji" et qui fut écrit au XIème siècle par une dame de la Cour impériale. Le thème en est les divers aspects de la vie amoureuse d'une sorte de don Juan à la mode japonaise, Genji.

A cette époque, seuls les ouvrages nationalistes ou patriotiques sont bien vus par la censure. On devine donc les problèmes rencontrés par Tanizaki non seulement dans la publication de sa traduction mais aussi dans celle de ses oeuvres personnelles. "Sasameyuki / Bruine de Neige", aussi traduit sous le nom de "Quatre Soeurs", l'ouvrage le plus long de son auteur, qui conte les problèmes rencontrés par une famille pour marier ses deux filles cadettes, est carrément interdit pour cause de frivolité intolérable. Il faut dire que Tanizaki se paie le luxe de n'y évoquer que par deux fois la guerre sino-japonaise. Encore est-ce sous le terme, très édulcoré, de "les incidents de Chine." Pour un roman dont une bonne partie se déroule dans les années trente et au tout début des années quarante, c'est un véritable tour de force - et un pied-de-nez incontestable au régime.

Seul avantage : on ne pourra jamais accuser Tanizaki d'avoir soutenu la propagande impériale de l'époque.
Aussi, la paix revenue et les Américains ayant planté leurs tentes d'occupants, peut-il continuer tranquillement à écrire sur les fantasmes, les siens et ceux des autres. Les années cinquante sont celles de "La Mère du général Shigemoto" et de "Kagi / La Clef ou La Confession impudique." Dans ce dernier, l'auteur évoque le désir sexuel chez un couple et crée un nouveau scandale car, mariés ou pas, ses personnages se complaisent toujours autant dans des relations complexes et machiavéliques. En 1959, il sort par contre un roman d'une tonalité très différente, centré sur l'adoration de la Mère : "Home no ukihashi / Le Pont Flottant des Songes."

Les années soixante s'annoncent moins clémentes. Toutefois, de sa souffrance physique et de son obsession de la Mort, l'écrivain tire un ultime roman, "Journal d'un vieux fou", qui sort en 1961. Suivront quelques essais, puis, le 30 juillet 1965, Tanizaki Jun'ichirô meurt à Tôkyô.
Gallimard a publié ses textes dans la collection "La Pléiade". Vous les trouverez aussi en collection de poche. Une oeuvre à ne pas manquer, surtout.

Tanizaki Jun'ichirô (I)

24 juillet 1886, Tôkyô (Japon) : naissance de Tanizaki Jun'ichirô, nouvelliste & romancier.

Il naquit dans une riche famille de marchands, dominée par la haute figure du grand-père paternel, Tanizaki Kyüemon. Ce dernier n'avait pas eu de fils et, conformément à l'usage japonais, il avait adopté deux garçons d'une famille voisine, les Ezawa, grossistes en saké autrefois très riches mais désormais appauvris, et leur avait fait épouser ses deux filles. Jun'ichirô est le premier enfant issu de la branche cadette, celle de Tanizaki (ex-Ezawa) Kuragôrô.

Choyé par toute la famille (il a encore trois frères et quatre soeurs), le petit Jun'ichirô grandit dans le vieux quartier tokyôite, aux côtés de sa mère, dont la beauté le fascine, et de sa vieille nourrice. Près de ces deux femmes, Kuragôrô, le père, fait assez pâle figure et le futur écrivain le décrira toujours comme une faible personnalité.


Bien évidemment, rien ne prédestine l'enfant à devenir un lettré : tout le monde voit en lui celui qui reprendra les affaires ou, peut-être, en créera d'autres. Mais, en-dehors du monde du commerce, point de salut, c'est sûr.

A la mort du grand-père, en 1888, commence pour la famille Tanizaki une période de décadence financière. Jun'ichirô a tout juste huit ans quand il quitte avec les siens la vaste demeure familiale pour emménager dans une maison de dimensions bien plus modestes. Sa formation scolaire elle-même subit le contrecoup des déboires financiers de ses parents et se poursuit avec beaucoup de difficultés. Et pourtant, c'est un excellent élève.

A peine sorti de l'adolescence, il est engagé, en tant que précepteur, dans une riche famille qui le traite, au vrai, comme un domestique. Il ronge cependant son frein pendant cinq ans au bout desquels, sa liaison avec une jeune femme, employée elle aussi, ayant été dévoilée, il est mis à la porte sans autre forme de procès.
Pour passer le temps et échapper au sentiment d'humiliation qui le poursuivait, Jun'ichirô a mis à profit ces cinq années pour lire un maximum. Comme à tant d'êtres en ce monde, avant lui et après lui, les livres lui ont permis l'évasion que lui interdisaient les usages et le sens des responsabilités familiales. Il a plongé dans l'immense chaudron de la littérature : il n'en ressortira plus. En parallèle, il a eu la chance de se lier d'amitié avec un enseignant féru de belles-lettres chinoises et japonaises, Inaba Seikichi, qui lui a beaucoup appris et l'a initié à la pensée bouddhique.

L'étape suivante, c'est la tentation d'imiter les maîtres - les amis dissimulés dans les livres : Tanizaki commence à écrire.

Même s'il se sent attiré par le journalisme, la nécessité de créer des fictions prime aux yeux du jeune homme. Rien ne le rebute, il s'essaie à tout : poèmes bien sûr (en japonais ou en chinois classique mais aussi en japonais moderne et dans le nouveau style poétique), dialogues pour des pièces de théâtre, essais et, bien sûr, courts récits romanesques - jusqu'à l'après-guerre, le Japon ne fait pas la différence entre ce que l'Occident appelle "nouvelles" et "romans" et, si brefs qu'ils soient, les textes de fiction sont soit des contes, soit des romans.

En cette fin du XIXème siècle où l'Empire du Soleil Levant prend son essor pour passer du Moyen-Age aux Temps Modernes, Tanizaki Jun'ichirô déborde de curiosité intellectuelle et linguistique. Il est vrai que sa langue maternelle elle-même est alors en pleine mutation et que plusieurs formes d'écriture coexistent en bonne entente.

 En 1908, à l'âge de vingt-deux ans, le jeune Tanizaki prend une décision désapprouvée par sa famille : il deviendra écrivain. Inscrit à l'Université impériale de Tôkyô, section Littérature japonaise, il tente de se faire publier. Il lui faudra attendre deux ans - deux ans d'angoisses durant lesquels il frôle la dépression pure - pour que la revue "Shinshichô" (= "Nouveaux Courants de Pensée") accepte sa pièce "Naissance" et publie l'un de ses essais critiques sur un roman de Sôseki Natsume.

Suivent un certain nombre de nouvelles, dont l'impressionnant "Tatouage" (souvent repris dans les anthologies spécialisées dans le fantastique) et "Le Kilin." En 1911, la revue "Subaru" lui ouvre à son tour ses pages et accepte "Shônen / Les Jeunes Garçons." La même année, lorsque la revue "Mita Bungaku" publie "Hyofu / Tourbillon", la censure frappe pour le première fois le jeune auteur pour outrage aux bonnes moeurs. Son texte évoquait en effet le désir sexuel chez les adolescents et la chose a déplu en haut lieu. Désormais surveillé, Tanizaki ne sait pas encore que nombre de ses récits seront par la suite interdits à la vente, comme vient de l'être le numéro de "Mita Bungaku" où apparaissait "Tourbillon."

En novembre de la même année, le grand Kafû Nagai consacre un article des plus élogieux au jeune auteur qui, dans la foulée, publie son premier recueil de textes.

La seconde décade du XXème siècle est particulièrement importante dans l'histoire de la littérature japonaise. C'est l'époque où, dans le vaste peloton des auteurs reconnus de longue date (Ôgai Mori, Sôseki Natsume, Kafû Nagai et quelques autres), commencent à s'immiscer des personnalités plus jeunes : Naoga Shiga, Saneatsu Mushanokôji et, bien entendu, Tanizaki.

Ce dernier se différencie essentiellement par son refus de juger les faits et personnages qu'il présente. Il est à mille lieu de la morale confucéenne, mieux, il l'ignore. Tout ce qui relève de la beauté et de l'érotisme l'intéresse et il ne se préoccupe ni de morale, ni de religion. Jusqu'au bout d'ailleurs, il traitera des thèmes aussi délicats que l'homosexualité, le sadomasochisme, le fétichisme - et même la scatologie.


Pour lui, la vie, le sexe et la Mort sont les expressions d'une seule et même force.

mardi 30 septembre 2014

Izumi Kyôka (II)

En 1902, souffrant de problèmes gastro-intestinaux issus des séquelles du béribéri, Izumi part en convalescence à Zushi, dans la Préfecture de Kanagawa, à l'Est du Japon. Il vit seul, se faisant néanmoins aider pour la cuisine par une femme que lui a recommandée un ami d'enfance et qui s'appelle Itô Suzu. En mai 1903, tous deux se mettent en ménage à Ushigome, dans un quartier hanamachi - c'est-à-dire voué aux geisha et au plaisir - nommé Kagurazaka. Mais les sévères objections de son ancien Maître, Ozaki Kôyô, retiennent Izumi sur la voie de l'officialisation.

Or, en octobre de la même année, Ozaki décède. Même sur son lit de mort, il continuait à s'inquiéter pour l'avenir de son disciple - et aussi à corriger ses manuscrits. Deux ans plus tard, c'est sa grand-mère, âgée de quatre-vingt-sept ans, que perd Izumi. Ses maux d'estomac se font plus violents et il doit retourner à Zushi. Il compte n'y demeurer qu'un seul été mais il y restera en fait quatre ans. Durant toutes ses années, il se nourrit principalement de gruau de riz et de patates douces. En dépit d'un maladie qui le laisse souvent dans un état de semi-torpeur et d'une maison qui fuit de toutes parts lorsqu'il pleut, Izumi réussit à écrire plusieurs histoires dont "Shuchû gokokû / Un Jour Au Printemps". Sa maladie autant que les mauvaises conditions dans lesquelles il loge contribuent à donner au récit son atmosphère éthérée, digne d'un autre monde.

En 1908, l'écrivain peut rentrer à Tôkyô et se trouve un emploi à Kôjimachi, dans la banlieue. Il continue évidemment à écrire et, en 1910, sortent "Shamisenbori / Le Canal Samisen" - que Kafû tenait en très haute estime - et "Uta Andon / Chanson Pour La Lumière des Lanternes." A la même époque, il publie les cinq premiers tomes de ses oeuvres complètes.

Fort de sa popularité grandissante, Izumi attaque l'Ere Taishô [= juillet 1912 / décembre 1926] en se tournant vers le théâtre. En 1913, il compose "Yasha ga Ike / La Mare au Démon" et "Kaijin Bessô / La Villa du Dieu de la Mer." L'année suivante, sort "Nihonbashi." Mais la maladie s'entête et, durant l'été 1916, il se voit contraint de passer trois bons mois chez lui. 


1927 est consacrée à un voyage dans la région de Tôhoku où l'écrivain visite le lac Towada et la Préfecture d'Akita. L'année suivante, Izumi contracte une pneumonie. Il s'en remet à peine qu'il part pour la ville d'Izu, Préfecture de Shizuoka, célèbre pour ses sources chaudes venant des montagnes. Enfin, en 1929, il se rend à Ishikawa afin d'y visiter la pittoresque péninsule de Noto.

Il tient un grand nombre de carnets de voyages et continue à écrire nouvelles et pièces de théâtre. En 1937, le Tokyo Mainichi et l'Osaka Mainichi publient en feuilleton son dernier grand texte : "Usu Kôbai."

Izumi Kyôka décède à Tôkyô, des suites d'un cancer du poumon, le 7 septembre 1939, à 2 h 45 du matin.

Excentrique et superstitieux, il avait assis sa réputation d'écrivain sur le grotesque et le fantastique. "Kôya Hijiri / Le Saint Homme du Mont Kôya" par exemple raconte le voyage d'un moine dans une région montagneuse et sauvage, voyage pendant lequel il est confronté à des faits et événements inexplicables et dérangeants. Empruntant à la tradition populaire d'Edo, au folklore national et aussi au théâtre des thèmes qu'il embellit, Izumi intègre à plus de la moitié de ses textes une certaine forme de surnaturel.

Par le style, il doit beaucoup à la technique narrative du rakugo mais n'hésite pas à recourir également aux dialogues dramatiques du théâtre Kabuki. Il aime enfin à dépeindre l'existence dans le quartier de plaisirs d'Edo et pour cette raison, on le compare souvent à ses contemporains Kafû et Tanizaki Jun'ichirô. Mais Izumi utilise bien plus souvent une intrigue complexe et pleine de suspense. L'un de ses thèmes favoris reste en outre celui de la femme plus âgée et belle qui prend soin d'un jeune homme.

De nos jours, ses pièces, toujours aussi populaires, sont jouées dans tout le Japon. A celles que nous avons déjà citées plus haut, nous ajouterons "Tenshu monogatori / La Tour du Château."

En 1973, pour célébrer le centenaire de la naissance d'Izumi Kyôka, un prix littéraire portant son nom a été mis en place par la ville de Kanazawa.

Signalons pour terminer que les Editions Picquier ont publié quelques uns des textes d'Izumi, dont "Le Camphrier". Mais l'essentiel reste à faire.

Izumi Kyôka (I)

4 novembre 1873, Kanazawa - Préfecture d'Ishikawa (Japon) : naissance d'Izumi Kyôtarô, dit Izumi Kyôka, dramaturge, nouvelliste et romancier.

Son père, Izumi Seiji, était un artisan, spécialisé dans l'incrustation de pièces métalliques. Sa mère, Nakata Suzu, était la fille d'un joueur de tambour tsuzumi originaire d'Edo et la plus jeune soeur du grand comédien de théâtre Nô, Kintarô Matsumoto. Mais la famille s'était hélas ! appauvrie et le jeune Kyôtarô dut se contenter, pour son instruction, de l'Ecole anglo-japonaise Hokuriku, dirigée par les missionnaires.

Sa mère l'avait déjà initié à la littérature en utilisant ces livres qui mêlent les images et le texte que l'on appelle au Japon kusazôshi. L'influence de cette première forme du livre est sensible dans la technique qu'il déploiera lorsqu'il sera devenu écrivain. En avril 1883, sa mère décède à l'âge de vingt-neuf ans, et cette mort crée en lui un vide énorme qu'il cherchera à combler toute sa vie en imaginant ses personnages féminins.

Le futur écrivain a seize ans quand il découvre les "Confessions Amoureuses de Deux Nonnes", d'Ozaki Kôyô : c'est le déclic qui le décide à embrasser la carrière littéraire. La même année, au mois de juin, il se rend à la Préfecture de Toyama. Il travaille comme professeur dans des écoles privées préparant aux grandes universités et répartit son temps libre entre l'étude des kusazôshi et celle des vomihon, ce genre littéraire fortement influencé par le roman chinois. En novembre, on le retrouve à Tôkyô, bien décidé à devenir l'élève d'Ozaki.

Sans aucune lettre de recommandation, il se présente à l'écrivain et lui explique son puissant désir d'intégrer immédiatement ses cours. Le Maître l'accepte sans sourciller et commence alors pour lui la vie d'apprenti. Il passe désormais tout son temps chez Ozaki, corrigeant ses manuscrits et accomplissant des tâches ménagères. Izumi ne cessera de porter à son maître une véritable adoration, le considérant certes comme un professeur mais aussi comme un bienfaiteur qui le protégea dans sa carrière avant qu'il s'y fût fait un nom. 
 En mai 1893, le journal Hi no De, basé à Kyôtô, commence la publication du premier grand texte d'Izumi : "Kanmuri Yazaemon." Mais le feuilleton est loin d'être populaire et le rédacteur en chef en demande l'arrêt quasi immédiatement. Ozaki monte alors au créneau pour défendre son protégé. L'année suivante, l'histoire est revendue au journal de Kaga, Hokuriku Shinpo, une fois encore à des fins de parution en feuilleton. Cette fois, la critique émet un avis favorable - et sans doute Ozaki y est-il, là encore, pour quelque chose.

La même année, Tantei Bunko publie "Iki-ningyô / La Marionnette Vivante" et "Kindokei / L'Horloge en Or" sort dans le Shonen Bungaku. En août, Izumi doit retourner à Kanazawa pour y suivre un traitement contre le beriberi. Sur le chemin du retour, il flâne un peu à Kyôtô et dans la région d'Hokuriku. Il utilisera plus tard les souvenirs de ce voyage pour "Tanin no Tsuma / L'Epouse de l'Autre Homme."

Le 9 janvier 1894, le décès de son père le rappelle une fois encore à Kanazawa. Face à un avenir qu'il devine incertain, Izumi s'inquiète : comment assurera-t-il le quotidien, pour sa famille et pour lui ? Car il a désormais à charge une grand-mère et un frère plus jeune. Mais la vieille dame l'encourage fortement à retourner travailler à Tôkyô. Aussi, au mois d'octobre, peut-il publier "Yobihei / Le Réserviste" et "Giketsu Kyôketsu / Le Vertueux & le Chevaleresque." Ce dernier sera plus tard adapté au théâtre sous le titre "Taki no Shiraito / Le Magicien des Eaux."

En février 1895, afin de continuer à faire vivre sa famille à Kanazawa, Izumi emménage chez Ottowa Ohashi afin de travailler sur une encyclopédie. A son départ, Ozaki le convie à un repas à l'occidentale où il apprend à manier le couteau et la fourchette.

Avril de cette année-là est un mois singulièrement faste pour le jeune auteur puisque c'est celui où il recueille son premier succès critique véritable avec "Yakôjunsa / Le Veilleur de Nuit", qui paraît dans le magazine Bungei Kurabu. Grâce à la valeur qu'attache Rejun Taoka à l'histoire, le texte suivant d'Izumi, "Gekashitsu / La Chambre d'Opération", sort dans les premières pages du Bungei Kurabu : c'est ainsi qu'Izumi Kyôka fait son entrée officielle dans les cercles littéraires de la capitale.

En mai 1896, l'écrivain rend visite à sa grand-mère, qui a maintenant plus de soixante-dix ans. L'année suivante, il décide de s'offrir sa propre maison à Koishikawa et fait venir la vieille dame afin qu'elle vive auprès de lui. En dépit de ses soucis de santé - le beriberi a laissé des séquelles - Izumi se montre très prolifique à cette époque même si son travail reçoit des critiques inégales. "Kôya Hijiri / Le Saint Homme du Mont Kôya", à ce jour son texte le plus lu et, pour certain, le plus représentatif de sa manière, paraît au tournant du siècle, en 1900.

Yoshimura Akira


1er mai 1927, Tôkyô (Japon) : naissance de Yoshimura Akira, nouvelliste & romancier.

Faute de détails plus précis sur sa jeunesse, passons tout de suite à sa carrière littéraire, l'une des plus riches du Japon moderne.

Elle comporte recueils de nouvelles, essais et romans. Comme toile de fond à ses intrigues, on trouve souvent la restauration Meiji ou la Seconde guerre mondiale. Parmi les thèmes privilégiés, on citera la Mort, la faim, la prison, la survie, l'emprise et l'inexorabilité du destin ainsi que la quête du sens de l'existence - et de la lutte qu'on y mène.

Les personnages de Yoshimura évoluent presque tous dans un environnement hostile ou étranger. Pour survivre, ils doivent évidemment s'accrocher au quotidien mais beaucoup, tout en parvenant à s'y maintenir, basculent dans un repli sur soi délibéré et impressionnant qui les prive d'une part même de cette humanité qu'ils voulaient préserver.

Nombre de ses romans et nouvelles, dont "Naufrages", "Liberté Conditionnelle" et "La Guerre des Jours Lointains" sont édités en France chez Actes Sud.

Yoshimura Akira est décédé à Tôkyô le 30 juillet 2006.

lundi 29 septembre 2014

Inoue Yasushi

6 mai 1907, Asahikawa : naissance d'Inoué Yasushi, romancier, Prix Akutagawa 1949.

Fils d'un médecin militaire menant une vie instable, il fut élevé en partie par la concubine de son arrière-grand-père, qui avait été geisha.

Il avait vingt-deux ans lorsqu'il commença à produire des poèmes mais ne put se consacrer pleinement à l'écriture qu'après la Seconde guerre mondiale.

Le célèbre "Fusil de Chasse", qui raconte, par le biais de trois lettres, la vie et la mort d'une passion amoureuse, date d'ailleurs de 1948.

Un an plus tard, sa nouvelle "Combats de taureaux" est distinguée par l'un des prix littéraires les plus populaires du Japon : le prix Akutagawa.

On citera encore, parmi les oeuvres les plus connues de ce maître nippon de la nouvelle : "Le Loup Bleu", une biographie de Gengis Khan parue dans les années soixante, mais aussi une foule de romans historiques comme "La Tuile de Tenpyo", qui plonge le lecteur dans le Japon du VIIIème siècle avant J.C. ou encore "Le Château de Yodo."

Certaines de ses très nombreuses nouvelles ont été adaptées à l'écran par des réalisateurs aussi prestigieux que Kurosawa.

Inoué Yasushi est décédé à Tokyô, en janvier 1991.

Un nombre appréciable de ses livres a été publié chez Picquier Poche.

Ogawa Yôko

30 mars 1962, Okayama - Préfecture d'Okayama (Japon) : naissance d'Ogawa Yôko, essayiste, nouvelliste & romancière.

Après une maîtrise en littératures anglaise et américaine obtenue à l'Université de Waseda, elle occupe un certain nombre d'emplois avant de se marier en 1986. Deux ans plus tard, elle s'installe, avec son mari et son fils, dans la ville d'Ashiya, préfecture de Hyôgo. Depuis lors, elle a publié plus d'une vingtaine de volumes : recueils de nouvelles, romans et essais. En France, elle est publiée chez Actes Sud.

Parmi les influences qui se sont exercées sur son écriture, elle cite volontiers Tanizaki Jun'ichirô, ce prince de la nouvelle et du traitement de thèmes comme le fétichisme, mais aussi, plus moderne, Murakami Haruki - il serait l'écrivain préféré de la romancière - sans oublier Francis Scott Fitzgerald, Truman Capote et Raymond Carver.

L'univers, très particulier, d'Ogawa Yôko, se caractérise par une obsession du classement, la volonté de conserver la trace des souvenirs, du passé, une fascination plus ou moins clairement exprimée envers le fétichisme et les situations sexuelles ambiguës (en particulier le rapport dominant-dominé) et une analyse soutenue, scrupuleuse et quasi-maniaque des sentiments et des motivations du narrateur, ou plutôt de la narratrice car c'est toujours une femme qui raconte dans les nouvelles et romans de la Japonaise (sauf dans "Le Musée du Silence).

Le style est simple, on peut même dire limpide, avec beaucoup de sous-entendus qui nécessitent au minimum une lecture studieuse et, au pire, une, voire plusieurs relectures. On notera que ses premiers textes sont plutôt courts mais que cela change à compter de 1994 avec "Hotel Iris", roman basé sur une relation de shibari (= équivalent du bondage) entre un vieillard et une jeune fille.

Au Japon, Ogawa Yôko a obtenu de très nombreux prix littéraires, dont le prestigieux Prix Akutagawa en 1991, pour "La Grossesse." Le Prix Kaien a couronné pour sa part "La Désagrégation du Papillon."
Parmi les ouvrages les plus connus de la romancière, citons "La Grossesse", journal d'une froideur clinique tenu par la soeur d'une femme enceinte et qui finit par rapporter un acte particulièrement horrible, "L'Annulaire" sur le fétichisme, "Hôtel Iris" déjà cité, "Le Musée du Silence" que nous évoquons sur ce site et "La Formule préférée du Pr Sato", qui conte la relation extraordinaire s'installant, autour des chiffres, entre un enseignant diminué et sa femme de ménage.

Inoue Hisachi

16 novembre 1934, Kawanishi - Province de Yamagata (Japon) : naissance de Inoue Hisachi, dramaturge et romancier.

Après la mort de son père, survenue quand lui-même n'avait que quatre ans et sa famille ne pouvant le recueillir, il atterrit dans un orphelinat tenu par des missionnaires où, après l'avoir baptisé, on le fit profiter de bonnes études qui le conduisirent, à l'âge d'homme, à intégrer l'Université internationale Sophia, à Tôkyô.

Diplômé en littérature anglaise et japonaise, il trouve un premier emploi dans une station de radio pour laquelle, en 1969, il écrit sa première pièce, "Nihonjin no Heso." Elle s'inscrit déjà dans la veine du gesaku, genre de littérature qui privilégie l'intérêt populaire à la beauté, voire à la cohérence. Le ton des oeuvres gesaku, très en vogue pendant la période d'Edo - qui va de 1600 aux années précédant la Restauration Meiji - adoptent en général un ton badin, cynique, très plaisant, assez simple et, de manière générale, refusent toutes les conventions.

Dans le genre, Inoue Hisachi a reçu un grand nombre de récompenses, notamment le Soixante-septième Prix Naoki en 1972 pour son roman "Tegusari Shinju / Double Suicide en Menottes". Neuf ans plus tard, le Prix littéraire Yomiuri et le Deuxième prix de S. F. Japonais iront à son roman "Kirikirijin / Les Gens de Kirikiri."

En 1984, Inoue crée sa propre troupe de théâtre, "Komatsuza", pour y monter ses pièces. Ce qui inclut des textes biographiques sur les écrivains de l'Ere Meiji, tels Ishikawa Takuboku ou Higuchi Ichiyô, qui comptent parmi ses idoles. En 1988, il sort le dernier volet d'une trilogie satirique consacrée à la vie des gens ordinaires sous la période Shôwa.

Parmi ses autres romans, on citera "Le Trésor du Domestique Infidèle" en 1986, "Shanghai Moon" en 1991 et "Les Sept Roses de Tôkyô" en 1999.

Signalons enfin que, de 2003 à 2007, Inoue Hisachi fut président de la section japonaise du P. E. N. Club. Il devait mourir, le 9 avril 2010, des suites d'un cancer du poumon. Sauf erreur de notre part, ses livres et pièces n'ont pas encore eu l'honneur d'une traduction française.

Ôé Kenzaburô

31 janvier 1935, Ile de Shikoku (Japon) : naissance d'Ôé Kenzaburô, nouvelliste & romancier, Prix Nobel de Littérature 1994.

Dès l'école, il s'intéresse à la littérature étrangère, qu'il aborde avec les oeuvres pour le jeunesse de Mark Twain et, tout particulièrement, "Les Aventures de Tom Sawyer et de Huckleberry Finn." Le livre lui fait un tel effet qu'il en apprend par coeur la traduction japonaise.

Après la Seconde guerre mondiale et avec l'Occupation américaine, il a l'occasion de lire enfin la version originale. A l'Université de Tôkyô, il est l'élève de Watanabe Kazuo, professeur de littérature française et traducteur, entre autres, de Rabelais, Erasme, etc ... A son contact, Ôé fait connaissance avec l'oeuvre des grands auteurs français, les classiques comme les plus récents. Il lit aussi Albert Camus et Jean-Paul Sartre.

Elève brillant mais solitaire, il commence à écrire ses premiers textes à l'âge de vingt-deux ans. En 1957 également, il fait paraître son premier roman, "Un Drôle de Travail", suivi, un an plus tard, de "Gibier d'Elevage", qui reçoit la même année le Prix Akutagawa. Le thème : durant la guerre américano-japonaise, un avion américain se crashe au-dessus d'un village japonais reculé. A son bord, un soldat ... mais il est noir. Or, les villageois n'ont jamais vu d'homme à la peau noire. L'ensemble est vu par les yeux d'un enfant et représente une réflexion particulièrement sensible sur le thème de la tolérance.

En 1963, la naissance de son fils, Hikari (= "Lumière" en japonais) atteint d'autisme, va bouleverser à jamais la vie de l'écrivain.
Il en tire un texte autobiographique, "Un Cas très Personnel", ainsi qu'un recueil d'essais sur la tragédie d'Hiroshima : "Notes sur Hiroshima." (Le parallèle s'explique parce que, pour Ôé, la naissance d'un enfant hors-normes "modifie l'univers [des parents] avec autant de violence qu'une explosion solaire.")

D'Ôé Kenzaburô, on citera encore "Le Jeu du Siècle", qui raconte le retour de deux frères sur l'île de Shikoku, où se mêlent élément autobiographiques et fictionnels, et "Dites-nous comment survivre à notre folie" qui, là encore, en partant de l'expérience personnelle de l'auteur durant la guerre et par la naissance de son fils, permet au lecteur d'atteindre des thèmes universels.

Ôé a évidemment été fortement marqué par le nationalisme forcené qui précipita le Japon dans les bras du conflit mondial, et il y fait souvent référence. Il critique aussi l'urbanisation de son pays et le véritable culte qui y est porté aux nouvelles technologies. Il prône à la fois le pacifisme et le retour à la nature et à la contemplation de celle-ci. Tout cela dans un style ample, dense, foisonnant, qui n'a pas d'égal au Japon et qui mêle avec un rare bonheur Histoire et fragments biographiques, mythologie et flux de conscience, imaginaire et réalité.

Kirino Natsuo

7 octobre 1951, Kanazawa - Préfecture d'Ishikawa (Japon) : naissance de Kirino Natsuo, nouvelliste & romancière.

Fille d'un architecte que son métier conduit dans de nombreuses villes, elle passe son enfance essentiellement à Sendaï et Sapporo avant d'arriver à Tôkyô où elle réside toujours. Enfant curieuse de tout, elle manifeste très jeune, semble-t-il, une grande capacité à s'absorber dans son monde intérieur.

Pour complaire à sa famille, Kirino fait son Droit mais c'est l'écriture qui l'attire. Elle fait ses débuts en écrivant des articles dans une revue littéraire. Mariée à vingt-quatre ans, elle attend d'avoir donné naissance à sa fille pour s'atteler vraiment à un roman : elle a alors trente ans. Depuis lors, elle en a écrit treize - seuls quelques uns ont été traduits en notre langue - auxquels il faut ajouter un certain nombre de nouvelles recueillies au Japon en trois volumes.

Figure importante de l'impressionnant boom littéraire féminin japonais, Kirino Natsuo se fait connaître en France avec la publication de "Out", sorti en 1997, dont les quatre héroïnes, employées dans une usine de Tôkyô, doivent vivre chaque jour dans la terreur des violences conjugales. Jusqu'à ce que l'une d'entre elles se rebiffe ...

Dans notre pays, ont été également édités "Disparitions", dans lequel la disparition de la fillette de l'héroïne entraîne celle-ci dans une enquête des plus noires avec, en arrière-plan, le drame de la culpabilité, "Monstrueux" où le double assassinat de deux prostituées tôkyôïtes amène
l'arrestation d'un immigré chinois qui, s'il reconnaît l'un des
meurtres, refuse d'endosser la responsabilité du second ...[b], [/b]"Le Vrai Monde", où quatre lycéennes japonaises fournissent à leur jeune voisin (victime ou coupable du meurtre de sa mère ?) une aide des plus ambiguës et "Intrusion", déconcertante enquête littéraire sur un écrivain disparu réalisée par une romancière en quête d'elle-même.

Il faut espérer que, peu à peu, les autres écrits de cette romancière atypique de très grand talent finiront par se retrouver tous disponibles. En tous cas, nous vous recommandons les volumes déjà disponibles, surtout si vous avez un faible pour le roman-polar noir, glauque et ... ambigu.

Miyabe Miyuki

23 décembre 1960, Tôkyô (Japon) : naissance de Miyabe Miyuki, nouvelliste & romancière.

Après des études à la Sumidagawa High School, elle trouve un poste dans un cabinet d'avocats. Mais elle veut écrire et s'inscrit à des ateliers d'écriture proposés par les Editions Kodansha.

En 1987, elle publie une nouvelle intitulée "Warera ga rinjin no hanzaï", qui est assez bien accueillie par ses pairs.
Ecrivain prolifique et multigenres, elle publie à partir de là de nombreux romans et remporte quelques prix littéraires d'importance, dont le Prix Yamamoto Shûgorô, en 1993, pour "Kasha / Une Carte Pour l'Enfer." Le thème : un jeune homme veut offrir une carte de crédit à sa fiancée mais, en accomplissant les démarches pour ce faire, il découvre qu'elle est interdite bancaire. Croyant à une erreur, il en parle à la jeune fille, laquelle ne semble pas porter une trop grande attention à la chose. Le lendemain, quand il cherche à la joindre, elle semble s'être évanouie dans la Nature ...

De Miyabe Miyuki, les Editions Picquier ont publié "Kasha / Une Carte Pour l'Enfer" mais aussi le recueil de nouvelles "Sabishî karyudo / La Librairie Tanabe" ainsi que "Kurosufaia / Crossfire" et "R. P. G. / Du sang sur la Toile." Il faut y ajouter, chez Picquier-Jeunesse, "Bureibu Stôrî / Brave Story."
Miyabe Miyuki écrit en effet aussi bien des romans policiers que des oeuvres de S. F. et pour la jeunesse, ou encore des romans historiques. En général, les thèmes traités recèlent une forte dose de critique sociale.

Abe Kôbô

7 mars 1924, Tôkyô (Japon) : naissance d'Abe Kimifusa, dit Abe Kôbô, nouvelliste, dramaturge & romancier.

Sa jeunesse se passe à Mukden - actuelle Shen Yang - en Mandchourie, où son père enseigne dans une école de médecine. La famille ne retournera au Japon qu'en 1941 car Kôbô doit y effectuer son service militaire, expérience qui, dit-on, sera à l'origine de son antimilitarisme forcené. Deux ans plus tard, le jeune homme entre à l'Université impériale de Tôkyô d'où il sortira en 1948, titulaire d'un diplôme en médecine qui ne lui permet cependant pas d'exercer.

Un an auparavant, il a publié ses premiers poèmes, "Mumei Shishu / Poèmes d'un Poète Inconnu". En 1948, paraît son premier roman, "Le Feu au bout de la rue" qui le fait remarquer par la critique en tant qu'auteur avant-gardiste. En 1951, il recevra d'ailleurs le Prix Akutagawa pour un autre roman, "Les Murs." Toutefois, il faudra attendre la publication de "La Femme des Sables", en 1962, pour qu'il accède à la reconnaissance internationale. En France notamment, "La Femme des Sables" reçoit le Prix du Meilleur Livre Etranger.

Paradoxalement, l'apothéose d'Abe Kôbô va marquer son exclusion du Parti communiste japonais, où il avait sa carte depuis 1945. Les instances dirigeantes n'ont guère apprécié le thème de "La Femme des Sables", qui évoque la perte d'identité et l'aliénation de la personnalité au service d'une communauté ...

Le livre sera adapté à l'écran dans les années soixante par le réalisateur japonais Teshigahara Hiroshi, par ailleurs ami du romancier, qui filmera également des adaptations de "La Face d'un Autre" et "Le Plan Déchiqueté." En 1973, Abe passera lui-même à la réalisation dans le studio qu'il fondera à Tôkyô, toujours dans l'optique avant-gardiste.

Il devait mourir vingt ans plus tard, le 22 janvier 1993, à Tôkyô.

Dans tous ses récits, longs, courts ou taillés pour le théâtre ou le cinéma, Abe Kôbô peint un monde surréaliste et souvent cauchemaresque, au sein duquel l'individu frôle la folie ou la mort (à moins qu'il n'y tombe carrément) dans sa quête éperdue de lui-même. Aussi a-t-on comparé l'auteur japonais à Kafka et, après le succès de "La Femme des Sables", son influence s'est-elle étendue très facilement au-delà de son île natale.

Ôe Kenzaburô, l'un de ses amis, estime pour sa part que les romans d'Abe transcendent leur objectif premier et égalent en génie des oeuvres aussi différentes que celles de Kafka et de Faulkner. Pour lui, Abe Kôbô, plusieurs fois pressenti pour le Prix Nobel, aurait dû le recevoir.

Mishima Yukio (III)


Le 25 novembre 1970, Mishima et quatre membres de la Tatenokaï se rendent au camp militaire d'Ichigaya, pour y rendre visite à son commandant. Il faut savoir qu'Ichigawa constitue le QG des Forces Japonaises d'Auto-défense pour le Territoire oriental. Une fois dans le bureau du commandant, ils s'y barricadent et attachent l'officier à une chaise. Manifeste préparé et banderole portant leurs revendications en main, Mishima passe sur le balcon et commence à haranguer les soldats qui se sont rassemblés dans la cour. Son discours est censé leur inspirer la volonté d'un coup d'Etat qui restaurerait les pouvoirs pleins et entiers de l'Empereur. Mais c'est l'échec. Les soldats sont au mieux moqueurs, au pire furieux. Sous les quolibets et les cris, Mishima achève son discours et revient dans le bureau du commandant où il se donne la mort en pratiquant le seppuku - ce que l'Occident désigne en général du terme impropre de "hara-kiri."

Selon le rituel, un proche de l'officiant doit, dès que celui-ci s'est éventré, mettre fin à ses souffrances en le décapitant. Ce rôle avait été dévolu, par un accord commun, à Morita Masakatsu. Celui-ci fit plusieurs tentatives pour tenir la parole qu'il avait donnée à Mishima mais, devant son impuissance, il s'adresse à un autre membre du Tatenokaï, Koga Hiroyasu, et c'est celui-ci qui trouve le courage de délivrer Mishima de sa souffrance. la décapitation.

Il va très vite apparaître que Mishima avait planifié son suicide rituel au moins un an à l'avance - et, vu la récurrence du thème dans son oeuvre, on sait que l'idée le hantait presque depuis l'adolescence. Ainsi, il n'avait pas oublié de rédiger les "jisei no ku" ou "Poèmes de la Mort" qui, tout aussi traditionnellement, doivent accompagner le sacrifice. Pour l'ami et biographe du romancier japonais, John Nathan, la recherche du coup d'Etat ne fut qu'un prétexte qui permit enfin à Mishima d'accomplir ce rêve dont il rêvait depuis si longtemps. Ajoutons que Mishima avait mis toutes ses affaires en ordre et que, prévoyant les dangers dans lesquels sa mort laisserait ses amis du Tatenokaï, il laissait une somme importante destinée à faire assurer leur défense par les meilleurs avocats.

Après sa mort, le monde se répandit en spéculations diverses sur le dessein de Mishima et la nature réelle de sa personnalité. A la fin de sa vie, il a, c'est certain, épousé la cause nationaliste et, pour cela, il était - et demeure - cordialement détesté par les extrémistes de gauche qui lui reprochent en outre son attachement au bushidô - ou code de la Guerre. Mais le plus curieux peut-être dans le destin de Mishima, c'est qu'il est également détesté par les activistes de l'extrême-droite japonaise car il n'a pas hésité en son temps à admettre la responsabilité de Hirohito dans la Seconde guerre mondiale et à déclarer honteux que l'Empereur n'ait jugé bon ni d'abdiquer, ni de se suicider.

Quoi qu'il en soit, avec quarante romans, dix-huit pièces, vingt volumes de nouvelles et au moins une vingtaine d'essais, Mishima Yukio reste l'un des auteurs et l'un des stylistes les plus importants de la Littérature japonaise.

Mishima Yukio (II)

Ecrivain discipliné et touche-à-tout de génie, Mishima a écrit non seulement des romans, des novellisations de séries populaires, des nouvelles et des essais littéraires mais aussi des pièces très appréciées pour le théâtre Kabuki ainsi des versions modernes de drames Nô.

Dans l'immédiate après-guerre, il rédige la nouvelle "Misaki nite no Monogatari / Une Histoire sur un Promontoire", puis soumet au célèbre romancier Kawabata Yasunari le manuscrit de "Chûsei / The Middle Ages" ainsi que celui de "Tabako." En juin 1946, par l'entremise de Kawabata , "Tabako" paraît dans le magazine "Ningen."

La même année, Mishima s'attaque à son premier roman, "Tôzoku / Thieves", dont les deux héros sont fascinés par le suicide. Ce livre, publié en 1948, place d'emblée son auteur au premier rang des auteurs japonais de l'Après-Guerre. Il sera suivi de "Confessions d'un Masque", récit semi-autobiographique dont le narrateur doit dissimuler ses penchants homosexuels afin d'être accepté par la société. Le succès est énorme et propulse son auteur, alors âgé de vingt-quatre ans, au sommet de la célébrité - célébrité qui déborde bientôt les frontières, vers les USA et l'Europe.

Pour Mishima, c'est l'époque des grands voyages, notamment en Grèce, cette Grèce qui le fascine depuis l'enfance. Il en ramènera le thème majeur de "Shiosai / Sound of the Waves", publié en 1954 et fondé sur la légende de Daphnis & Chloé.

Pour nourrir son oeuvre, Mishima fait aussi appel à des évènements contemporains, tel l'incendie du fameux Pavillon d'Or de Kyôtô, qu'il reprend dans un roman éponyme, en 1956. "Utage no Ato / Après le Banquet", en 1960, suit étroitement les péripéties de la campagne électorale d'Arita Hachirô pour devenir gouverneur de Tôkyô.

Cité trois fois pour le Prix Nobel de Littérature, Mishima fut le favori de nombre de publications japonaises et étrangères. En 1968, quand le prix alla à Kawabata, Mishima comprit que très minces étaient les chances de voir, dans l'avenir, le Nobel offert à un autre écrivain japonais. Ce qui ne l'empêcha d'être heureux pour son mentor, à qui il demeurait reconnaissant de l'avoir introduit dans le monde littéraire.
Mishima se voulut aussi comédien. C'est ainsi qu'il tint le rôle principal dans "Afraid to Die", film tourné en 1960 par Musumura Yasuzo. Son goût allait vers les personnages troubles, voire carrément négatifs. On le constate aisément en visionnant "Yukoku", qui date de 1966, "Black Lizard", tourné deux ans après et "Hitokiri", son dernier film, en 1969.

Dès 1955, il s'était mis à fond à l'entraînement physique, s'astreignant à une discipline d'acier qui alliait régimes et body-building afin de faire atteindre à son corps une certaine perfection physique. Dans son essai, "Le Soleil & l'Acier", qui date de 1968, il exprime son désaccord devant la prédominance de l'esprit sur le corps prônée par les intellectuels. A cette époque, il était également devenu très habile au kendô.

En dépit de sa fréquentation des bars gays et bien que sa veuve ait tout fait pour enterrer cette aspect de sa vie privée, les préférences sexuelles de Mishima font toujours débat. Bien sûr, nombreux sont ceux qui ont prétendu avoir entretenu une relation homosexuelle avec l'écrivain. Parmi eux, le romancier Fukushima Jiro qui, dans l'un des ses ouvrages, révèle la correspondance qu'ils échangèrent. (D'ailleurs, à peine le livre était-il sorti, qu'il fut poursuivi pour atteinte à la vie privée.)

Mishima considéra un temps l'intérêt d'une union avec Shôda Michiko qui, plus tard, épousera l'Empereur Akihito. Mais en définitive, il choisit Sugiyama Yoko, avec laquelle il se maria le 11 juin 1958. Le couple eut deux enfants, Noriko et Ichiro.

En 1967, Mishima, qui ne cache pas ses idées nationalistes, rejoint les Forces d'Auto-défense du Japon et entame sa formation.
Un an plus tard, il forme à son tour un groupe militaire, le "Tatenokaï" qui peut se lire comme la "Société du Bouclier." Cette petite armée privée se compose en priorité de jeunes étudiants pour qui les bases de l'existence sont la discipline physique, les principes militaires et un dévouement sans faille à l'Empereur. Mishima se charge lui-même de leur entraînement. Il est clair cependant que, lorsque Mishima évoque l'Empereur, il ne parle pas automatiquement de l'Empereur régnant mais plutôt de l'essence même, de l'âme du Japon. Dans "Eirei no Koe / Les Voies de la Mort Héroïque", l'écrivain a déjà dénoncé Hirohito, coupable à ses yeux d'avoir renoncé à la tradition qui faisait de l'Empereur un dieu vivant, descendant d'Amaterasu, la déesse du soleil et protectrice du Japon.

Durant les dix dernières années de son existence, Mishima écrit plusieurs pièces, joue dans des films et co-réalise même l'adaptation de l'une des ses nouvells "Patriotisme." Il achève également son éblouissante tétralogie, "La Mer de la Fertilité". Titre du volume final : "L'Ange en décomposition" ...

Mishima Yukio (I)

25 novembre 1970, Tôkyô (Japon) : décès de Hiraoka Kimitake, dit Mishima Yukio, dramaturge, essayiste, nouvelliste & romancier.
La famille où le futur romancier vit le jour, le 14 janvier 1925, était sous l'emprise absolue de sa grand-mère paternelle, Natsuko, femme de grande autorité et de caractère très spécial. Or celle-ci estima - à tort - sa belle-fille, Shizue, incapable de s'occuper de l'enfant et déclara tout net qu'elle serait seule à l'élever. Quand le petit Kimitake voulait voir sa mère, il était donc obligé d'attendre soit que sa grand-mère s'absentât, soit qu'elle fît la sieste. En d'autres termes, mère et fils étaient tenus de se voir en cachette. Ce type d'obligations aberrantes marqua durablement l'écrivain et la relation qu'il entretint avec sa mère. Autre évènement marquant dans cette enfance étrange : le décès de la soeur de Kimitake, Mitsuko, emportée par le typhus.

Mais revenons à la grand-mère dont la personnalité influencera si durablement l'homme et l'écrivain Mishima. Petite-fille illégitime de Yoritaka Matsudaira, daïmyo de Shishido, dans la province d'Hitachi, elle avait grandi dans la demeure du prince Arisugawa Taruhito, lequel appartenait à la branche cadette de la famille impériale. Toute sa vie, elle allait maintenir ses prétentions aristocratiques et son mariage avec le grand-père de Kimitake, qui avait fait fortune dans les régions nouvellement colonisées par le Japon et devint par la suite gouverneur-général de Karafuto, dans la région de Sakhaline, n'y changea absolument rien. La fascination de Mishima pour la violence et la Mort semble bien provenir de l'idéal samouraï professé par cette grand-mère que, malgré tout, il aimait. Pourtant, par peur hypocondriaque, elle ne lui permettait ni de prendre le soleil, ni de pratiquer du sport et encore moins de jouer avec d'autres garçons de son âge. Elle le conservait dans ses appartements où il se retrouvait seul ou alors avec les femmes de la famille.

A douze ans, l'adolescent repassa tout de même sous l'autorité directe de son père. Ce dernier, très féru de discipline militaire, n'eut très tôt que mépris envers les lectures et les écrits de son fils. A ses yeux, la littérature relevait d'un monde efféminé et il lui arriva, à cette époque, de détruire les manuscrits de son fils.


Membre dès ses six ans d'une Académie militaire, Kimitake commença à écrire à peu près à douze. Il dévora toute l'oeuvre d'Oscar Wilde, celle de Rainer Maria Rilke et de très nombreux classiques japonais. Il était également attiré par les textes de Tachihara Michizô, poète mort de tuberculose à l'âge de vingt-quatre ans, en 1939.

Ce fut pour le magazine littéraire de son Académie qu'il écrivit une nouvelle intitulée "Hanazakari no Mori / The Forest in Full Bloom". Le narrateur y décrit sa certitude que ses ancêtres continuent de vivre quelque part en lui. Le texte impressionna tellement les professeurs de l'adolescent qu'ils le recommandèrent au prestigieux magazine "Bungei-Bunka." L'histoire, qui use déjà des métaphores et des aphorismes qui, plus tard, deviendront la marque de fabrique de Mishima, sort sous forme livresque en 1944, dans un tirage limité en raison des restrictions sur le papier imposées par l'effort de guerre. Afin de le protéger d'une possible réaction négative de la part de certains de ses condisciples, ses maîtres lui conseillent d'adopter un pseudonyme. Ce sera Mishima Yukio.

Dans "Tabako / The Cigarette", un texte de 1946, il raconte les problèmes qu'il rencontra dans son école lorsqu'il finit par confesser aux membres du club de rugby qu'il appartenait à un groupe littéraire. Il reprendra le thème dans une nouvelle de 1954, "Shi o Kaku Shônen / The Boy Who Wrote Poetry."

Se place ici l'un des faits les plus curieux peut-être de la vie de Mishima. Alors qu'il est convoqué pour rejoindre l'Armée impériale, il profite du check up d'usage pour mentir au médecin militaire et s'inventer des symptômes de tuberculose qui le rendent, bien sûr, inapte au service ...

Chez lui et malgré la défense expresse de son père, il continue à écrire secrètement, chaque nuit, avec le soutien et la protection de sa mère qui restera jusqu'au bout sa première lectrice.

En 1947, à vingt-deux ans, Kimitake obtient son diplôme de l'Université de Tôkyô. Grâce aux relations de sa famille, il se voit proposer un poste officiel au ministère des Finances et semble promis à une belle carrière.

Natsume Sôseki (II)

En 1900, le gouvernement japonais expédie Natsume en Grande-Bretagne afin de s'y perfectionner. Il visite Cambridge et y passe même une nuit. Mais il renonce à l 'idée d'étudier à Cambridge car il ne peut se permettre de demander une bourse. Cette période de son existence est donc assez difficile. Il vit à Londres, enterré dans ses livres et certains de ses amis redoutent de le voir sombrer dans la dépression. On notera qu'il visite également Pitlochry, en Ecosse.

Sur les différentes locations qu'il occupe, seule la dernière d'entre elles, chez Priscilla et Elizabeth Leale, à Clapham, lui donnera entière satisfaction. Cinq ans plus tard, dans sa préface à "Bungakuron / Critique de la Littérature", il écrira : "Les deux années que je passais à Londres furent les plus déplaisantes de mon existence. Parmi les gentlemen anglais, je vivais comme un miséreux, tel un pauvre chien égaré dans une bande de loups."

Mais chez les soeurs Leale, il reprend courage. Toutes deux férues de littérature - elles ont un faible pour Shakespeare et Milton - elles parlent en outre un français très fluide, provoquant ainsi l'admiration de leur locataire à qui elles apprennent que Priscilla est née en France et que leur famille est originaire des îles anglo-normandes. Les deux soeurs veillent soigneusement sur les tendances dépressives de Natsume et le pousse énergiquement à prendre l'air et à faire du vélo.

De retour au Japon en 1903, Natsume remplace Koizumi Yakumo (pseudonyme japonais de l'écrivain Lafcadio Hearn) à la First Higher School et devient ensuite professeur de Littérature anglaise à l'Université Impériale de Tôkyô.

 C'est à partir de 1903 justement que la carrière littéraire de Natsume Sôseki prend son essor véritable : il écrit des haiku mais aussi des renku, des haitashi, des saynettes pour des magazines tel que "Hotogisu", commandité par son mentor Masaoka Shiki. Mais c'est le succès de son roman, "Wagahai wa neko de aru / Je Suis Un Chat", sorti en 1905 et relatant les bouleversements de l'Ere Meiji vus par les yeux d'un chat, familier d'un professeur d'anglais nippon désabusé, qui le fait connaître du grand public.
Suivent des nouvelles comme "Rondon Tô / La Tour de Londres" et le roman "Botchan / Le Jeune Homme", fortement autobiographique, qui raconte les débuts d'un jeune professeur dans un collège provincial. "Kusamakura / Oreiller d'Herbes", un recueil de nouvelles paru en 1906, renforcera grandement la réputation de l'écrivain. Ces divers succès lui permettent d'ailleurs d'abandonner l'enseignement pour prendre un poste à l'"Asahi Shimbun" dès 1907, et se consacrer à plein temps à la littérature.

Beaucoup de textes de Natsume Sôseki évoquent la relation entre la culture japonaise et l'Occident. Ses premiers récits sont tout spécialement inspirés par ses études londoniennes. Ainsi, son roman "Kairo-kô" constitue la première - et à ce jour la seule - reprise majeure des mythes arthuriens en japonais.

Autres thèmes de l'écrivain : la lutte quotidienne du citoyen lambda contre les impératifs économiques, le conflit éternel entre le devoir et le désir, la loyauté et la mentalité de groupe face à la liberté et à l'individu, la solitude personnelle et les bizarreries qu'elle engendre, la rapide modernisation du Japon et ses conséquences sociales, le mépris envers ceux qui singent la culture occidentale et, de façon générale, une vision pessimiste de la nature humaine.


Cet incontournable de la littérature japonaise de l'Ere Meiji nous a quittés le 9 décembre 1916, à Tôkyô, des suites d'un ulcère à l'estomac. Pendant vingt ans, de 1984 à 2004, le Japon moderne a honoré sa mémoire en le représentant sur les billets de mille yens. Ses livres sont périodiquement réédités et, en France, il est plutôt facile d'en trouver la traduction.

Natsume Sôseki (I)

9 décembre 1916, Tôkyô (Japon) : décès de Natsume Kinnosuke, dit Natsume Sôseki, poète, nouvelliste & romancier.

Né à Babashita, dans la région d'Ushigome, près d'Edo (ancien nom de Tôkyô), le 9 févier 1867, le futur écrivain était un enfant non désiré, ce que l'on nomme d'habitude un "accident." A sa naissance, ses parents avaient respectivement sa mère quarante ans et son père, cinquante-trois. En outre, ils avaient déjà cinq enfants et l'arrivée du bébé contribua à créer, au sein de la famille, une ambiance assez lourde.

Selon l'usage japonais, un couple sans enfants, Shiobara Masanosuke et son épouse, se proposa pour adopter le petit dernier. Malheureusement, le couple divorça quand l'enfant avait neuf ans et, du coup, le petit Kinnosuke réintégra sa famille par le sang, qu'il avait quittée quand il avait à peine un an. Sa mère en fut ravie mais son père, en revanche, vit la chose d'un mauvais oeil. Le pire restait à venir : la mère de Kinnosuke mourut cinq ans plus tard et deux des ses frères aînés alors que lui-même atteignait ses vingt ans.

Passionné de littérature chinoise,
le jeune homme entre à la First Tokyo Middle School (de nos jours la Hibiya High School). En imagination, il se voit devenir un jour écrivain, un désir qui le taraude depuis ses quinze ans mais que sa famille désapprouve hautement. Quand il intègre l'Université Impériale de Tôkyô en septembre 1884, c'est officiellement pour se préparer à une carrière d'architecte. En dépit de sa préférence pour les classiques chinois, il se met à l'anglais, pressentant que cette langue lui serait utile tôt ou tard puisqu'elle est obligatoire dans tous les collèges nippons.

En 1887, Natsume rencontre Masaoka Shiki, un ami qui l'encourage fortement dans la voie de l'écriture. Shiki lui enseigne les rudiments du haiku et c'est à cette époque que Kinnosuke devient Natsume Sôseki, ce pseudonyme signifiant, si on l'écrit en caractères chinois, "le Rebelle." En 1890, il entre au Département de Littérature anglaise et décroche assez rapidement sa maîtrise. En 1893, il obtient un poste de professeur à mi-temps à l'Ecole normale de Tôkyô.
Deux ans après, on le retrouve enseignant à la Matsuyama Middle School de Shikoku qui lui fournira plus tard la trame de son célèbre roman, "Botchan / Le Jeune Homme." Tout en assurant ses obligations de professeur, Natsume Sôseki publie des haiku et des poèmes à la manière chinoise dans un grand nombre de périodiques et de journaux. En 1896, il part enseigner à la Fifth High School de Kumamoto et, le 10 juin, épouse Nakane Kyôko.

Ueda Akinari

25 juillet 1734, Osaka (Japon) : naissance de Ueda Akinari, dit aussi Ueda Shûsei, poète & écrivain.

Celui qui demeure l'une des plus grandes - si ce n'est la plus grande - figures littéraires du XVIIIème siècle japonais naquit dans le quartier des plaisirs d'Osaka, à Sonezaki, de père inconnu. Sa mère, une courtisane, l'abandonne quand il atteint ses quatre ans et, aussi curieux que cela paraisse, c'est là sa chance. Il est en effet recueilli par un riche marchand de papier et d'huile nommé Ueda. Celui-ci n'a qu'une fille. Il décide alors, selon la coutume de son pays, de choisir l'enfant trouvé pour héritier et lui fait donner une éducation soignée.

Quand Akinari contracte la variole, il guérit de façon quasi miraculeuse, au point qu'on imputera ce sauvetage à l'intervention du dieu-renard Inari, dont il deviendra un disciple convaincu. La maladie le laisse par contre incapable de tenir correctement un pinceau, avec plusieurs doigts paralysés.

En 1761, à la mort de son père adoptif, Akinari reprend sans enthousiasme le commerce d'huile et de papier qu'il a reçu en héritage. Hélas ! il est loin d'être un bon gestionnaire ... Dès 1755, il a publié ses premiers haîkaï et, en 1766 et 1767, plusieurs histoires humoristiques se réclamant de l'"Ukiyo-Zôshi", c'est-à-dire "les romans du monde flottant." Un incendie le ruine tout à fait en 1771 et, voyant dans cette catastrophe apparente une occasion pour lui de quitter ce monde des affaires qui lui plaît si peu, il entreprend des études de médecine sous l'enseignement de Tsuga Teishô.

Un an avant le sinistre, l'arrivée du célèbre philologue Katô Umaki à Osaka avait, sans qu'il en prît pleinement conscience, déjà considérablement modifié l'art d'écrire de Ueda. Sous l'égide de Katô, il réécrit de fond en comble ses récits et s'attaque à un projet qui lui tient à coeur, la rédaction de l'"Ugetsu monogatari / Contes de Pluie et de Lune", recueil de neuf contes fantastiques qui paraîtra en 1776.


Devenu médecin et vivant bien de sa plume, il s'établit à Kyôto, la capitale du Japon de cette époque, en 1793. Cinq ans plus tard, survient le décès de sa femme qui le laisse désemparé et presque aveugle. Il prend l'habitude de dicter ses textes, dont le "Harusama monogatari / Contes de Pluie de Printemps", publié inachevé en 1809, l'année où lui-même rejoint les Sources Jaunes, le 6 août. Il faudra attendre 1951 pour qu'en soit enfin publiée la version complète.

Ueda Akinari est tenu pour le maître et l'inventeur d'un nouveau genre romanesque, les "yomihon" ou "livres de lecture." Le style, très souple, d'une fluidité exceptionnelle qu'on perçoit même au-delà la traduction, fait preuve d'une modernité qui annonce les plus grands écrivains japonais du XXème siècle.

Rappelons enfin que, dans son admirable film "Les Contes de la Lune Vague Après la Pluie", le grand Mizogushi Kenji adapta de façon très libre deux "Contes de Pluie et de Lune" : "La Maison dans les Roseaux" et "L'Impure Passion d'un Serpent", film que le lecteur français pourra retrouver, en version originale sous-titrée et sous forme de DVD, dans l'édition Gallimard, Collection L'Imaginaire.

dimanche 28 septembre 2014

Akatagawa Ryûnosuke

1er mars 1892, Tôkyô (Japon) : naissance de Akutagawa Ryûnosuke, poète et nouvelliste.

Il aurait dû s'appeler Niihara, du nom de sa famille paternelle, mais les troubles mentaux troubles mentaux dont souffrait sa mère poussèrent son père père à le faire adopter par un oncle de la famille Akutagawa.
Celui-ci lui fit donner une éducation particulièrement brillante qui l'orienta  très jeune vers la littérature.

Ses connaissances en littérature anglaise lui permirent de survivre en donnant des leçons particulières et, en 1914, il publia sa première nouvelle, "Rashômon" où s'impose d'emblée son univers aux confins de la morbidité.

Le texte attire l'attention de Natsume Sôseki, l'un des écrivains-phares de l'Ere Meiji, qui encourage le jeune homme à poursuivre. En parallèle, celui-ci adopte le pseudonyme de Gaki pour composer et faire paraître des haikus.


Sa nouvelle la plus célèbre s'intitule "Dans le fourré" et sort en 1922. C'est elle qui est à l'origine de l'intrigue du "Rashômon" que Kurosawa filmera en 1950.

Le thème : l'assassinat d'un aristocrate. Mais trois versions en sont données, dont l'une est dûe au fantôme de la victime qui prétend s'être suicidié. Laquelle est la bonne ? ...


Les textes d'Akutagawa sont tous très brefs et d'une rare efficacité. En conflit avec les principes de l'Ere Meiji, qui voulaient à tous prix que le Japon se modernisât, l'auteur chercha toute sa vie à atteindre à l'équilibre parfait entre la Tradition et l'Avenir et cette quête se reflète dans ses oeuvres.

Malade chronique, Akutagawa chercha plusieurs fois à mettre fin à ses jours. Le 24 juillet 1927, il y parvint enfin en ingérant du cyanure.

Huit ans après sa mort, ses amis parvenaient à instituer un prix littéraire qui porte son nom et qui demeure l'un des plus populaires  au Japon. Le Prix Akutagawa a pour vocation de récompenser le meilleur texte court et présente la particularité de posséder deux éditions : l'une en été, l'autre en hiver.